lundi 26 novembre 2018

Article actualisé Dre Muriel Salmona : Quels sont les impacts traumatiques sur le cerveau des punitions corporelles et psychologiques et quelles en sont les conséquences psychotraumatiques sur le comportement de l'enfant



Quels sont les impacts traumatiques sur le cerveau des punitions corporelles et psychologiques et quelles en sont les conséquences psychotraumatiques sur le comportement de l'enfant



Dre Muriel Salmona
présidente de l’Association Mémoire Traumatique
et Victimologie
https://www.memoiretraumatique.org
le 26  novembre 2018


Avec les punitions corporelles et psychologiques, ce qui est recherché en provoquant une douleur, une peur et un stress, c’est avant tout de sidérer l’enfant pour qu’il obéisse immédiatement, et de créer ensuite une aversion par un conditionnement pour qu’il ne recommence pas à avoir le même comportement.

Sidération et conditionnement sont des mécanismes neuro-biologiques traumatiques. Les enfants, du fait de leur immaturité neurologique, ont un cerveau très sensible à la douleur et au stress, bien plus que les adultes, et sont beaucoup plus exposés à des atteintes neurologiques et à des conséquences psychotraumatiques lors de violences  même "minimes". Et contrairement à des idées reçues, le fait qu’ils soient trop petits pour s’en souvenir ne signifie pas qu’il n’en seront pas traumatisés, c’est même l’inverse.

La sidération bloque l’enfant

La sidération est provoquée par une paralysie momentanée du cortex cérébral (la matière grise qui permet de comprendre, d’analyser, de prendre des décisions et d’agir) et de l’hippocampe (le système d’exploitation de la mémoire, des apprentissages et des repères temporo-spatiaux), elle est liée au choc créé par la peur, la douleur et la surprise (1).

La sidération bloque l’enfant, ce qui est recherché par les punitions, mais lui fait perdre ses moyens. L’enfant sidéré ne va pas pouvoir parler, bouger, mobiliser sa mémoire, ni ses apprentissages.

Il ne ressent plus rien

De plus la paralysie corticale ne permet plus de moduler le stress provoqué par la réponse émotionnelle. L’amygdale cérébrale (petite structure sous-corticale) est à l’origine de cette réponse émotionnelle déclenchée automatiquement en cas de danger. Une fois allumée, elle fait produire par l’organisme des hormones de stress (adrénaline et cortisol) mais elle ne s’éteint pas toute seule, c’est le cortex et l’hippocampe avec leur pouvoir d’analyse de la situation qui peuvent la moduler et l’éteindre.

En cas de sidération, la modulation ne se fait pas, le stress monte et comme il représente un risque vital cardio-vasculaire et d’atteintes neurologiques, un mécanisme de sauvegarde se met alors en place pour éteindre de force la réponse émotionnelle en faisant disjoncter le circuit à l’aide de drogues puissantes sécrétées par le cerveau (2).

Brutalement l’enfant se retrouve alors en anesthésie émotionnelle, il se calme en effet, non parce qu’il l’a décidé mais parce qu’il ne ressent plus rien, ni émotion, ni douleur : il est déconnecté, comme absent et envahi par un sentiment d’irréalité, il peut se sentir spectateur de la situation, c’est ce qu’on appelle la dissociation traumatique.

La paralysie de l'enfant peut énerver le parent

La méconnaissance de ces mécanismes sont souvent à l’origine de recrudescences de violences de la part du parent.

Le parent, satisfait d’abord que l’enfant s’arrête immédiatement, est parfois encore plus énervé par la sidération de l’enfant qui, paralysé, ne répond pas aux questions, ne s’excuse pas, n’obéis pas aux ordres.

L’état de dissociation donne l’impression que l’enfant est indifférent à tout ce qu’il peut lui dire et lui faire, qu’il résiste à la douleur, et qu’il ne veut rien comprendre. Le parent interprète la sidération et la dissociation comme un défi. Le risque est important qu’il redouble de violence pour que l’enfant obtempère et présente ses excuses, ce dont il est incapable en raison de son état.

De plus, face à l’état de dissociation de l’enfant, le parent n’a plus de repères émotionnels, ni d’empathie, lui permettant d’évaluer la souffrance et la douleur qu’il provoque chez l’enfant (ses neurones miroirs ne peuvent pas lui renvoyer d’informations) et de contrôler sa violence en regard.

La mémoire traumatique poursuit l'enfant

Au-delà de la sidération, les violences éducatives ont également pour but de créer chez l’enfant "un conditionnement aversif" (un dressage) par la mise en place d’un autre mécanisme psychotraumatique qui fait suite à la disjonction : une mémoire traumatique. L’interruption des circuits de la mémoire lors de la disjonction empêche la mémoire émotionnelle d’être traitée par l’hippocampe et transformée en mémoire autobiographique et en apprentissage.

La mémoire émotionnelle reste bloquée et non-intégrée dans l’amygdale cérébrale, elle devient une machine à remonter le temps infernale qui fera revivre à l’enfant l’événement traumatisant à l’identique, comme s’il se reproduisait à nouveau, lorsqu’une situation les lui rappellera. Cette reviviscence entrainera les mêmes effets stressants, la même douleur et les mêmes sentiments de peur et d’humiliation que ceux ressentis lors des violences, l’enfant ré-entendra les mêmes phrases, et il sera à nouveau sidéré et dissocié.

Un monde imaginaire pour échapper au traumatisme

Pour échapper à cette mémoire traumatique l’enfant mettra en place des conduites d’évitement et de contrôle, celles-là mêmes qui sont recherchées par la violence éducative (aversion), mais qui pourront par la suite devenir invasives avec des phobies, des blocages, des troubles obsessionnels compulsifs, les enfants s’échappant dans un monde imaginaire, ce qui aura des répercussions sur leur sociabilité et leurs apprentissages.

Cette mémoire traumatique sera également à l’origine d’angoisses, d’une souffrance et d’une culpabilité durable, d’un manque d’estime de soi et de confiance en soi, d’un sentiment d’insécurité permanent, et d’un état de stress qui aura des répercussions sur la santé, l’appétit et le sommeil de l’enfant, ainsi que sur ses capacités de concentration, de mémorisation et son développement psycho-moteur.

Et ces enfants traumatisés en difficulté scolaire, dormant et mangeant mal seront considérés comme difficiles et encore plus à risque de subir des violences par des parents d’autant plus excédés, avec l’installation d’un cercle infernal.

La voix intérieure de la culpabilité

L’enfant, du fait de sa mémoire traumatique, ré-entendra continuellement les phrases culpabilisantes, humiliantes que son parent lui aura dites au moment des corrections : qu’il est nul, qu'il ne fera rien de sa vie, un méchant qui finira mal, quelqu’un de haïssable, etc.

Il ré-entendra les mêmes menaces : que ses parents ne vont plus l’aimer et que personne ne voudra de lui, menaces d’abandon, parfois même menaces de mort. Et l’enfant restera colonisé par ces "phrases assassines" qu’il finira par penser provenir de lui. Il aura une voix intérieure qui sans cesse l’invectivera, et il développera une piètre image de lui-même.

Et cette mémoire traumatique, si rien n’est fait pour la traiter et la désamorcer, s’installe dans la durée, elle perdure à l’âge adulte et devient rapidement de plus en plus difficile à éviter et à contrôler, une autre stratégie plus efficace pour y échapper se met alors en place pour l’éteindre et anesthésier : ce sont les conduites dissociantes.

L'enfant va devenir incontrôlable

Ces conduites dissociantes auront alors l’effet inverse de ce qui était escompté au départ. Il s’agissait de rendre l’enfant plus calme, soumis et obéissant, il va devenir agité, incontrôlable, se mettre en danger et pourra avoir des comportements violents à son tour vis-à-vis de lui-même ou d’autrui.

L’enfant pour s’anesthésier va rechercher compulsivement, sans comprendre pourquoi il le fait, un état de stress le plus élevé possible, que ce soit un stress psychologique ou physiologique, avec une agitation psycho-motrice, des conduites à risque et des mises en danger (jeux dangereux, sports extrêmes, etc.), des comportements violents contre soi ou contre autrui.

Cette production de stress provoque une disjonction qui éteint la mémoire traumatique et tout son cortège de peur, d’angoisse, de détresse et de souffrance.

La prise d’alcool et de drogue aura le même effet anesthésiant. Ces conduites dissociantes sont préjudiciables pour la sécurité et la santé des enfants et des adultes qu’ils seront, elles sont – avec la mémoire traumatique – à l’origine de troubles du comportement et de la personnalité, et également de troubles cognitifs, avec des retentissements sur les études, la vie sociale et professionnelle. Vouloir traiter des troubles du comportements ou des difficultés d’apprentissage des enfants par de la violence ne fait que les aggraver (3).

Enfant violent, futur parent violent

Ces conduites dissociantes expliquent également la reproduction de violences.

Un enfant qui aura subi des violences peut, dans une situation qui les lui rappelle, être envahi par celles-ci, par des cris, des paroles blessantes, des images de coups qu’il sera tenté de reproduire soit sur lui-même, soit sur autrui pour "se calmer", en se dissociant pour échapper à cette flambée de mémoire traumatique.

Il en est de même pour un adulte lorsqu’il se retrouvera confronté avec ses propres enfants à des situations qui allumeront sa mémoire traumatique comme, un refus de manger, des cris, une mauvaise note, etc.

Il sera alors envahi par ce qui se passait dans son enfance : à la fois par sa détresse, les coups, les phrases humiliantes, la colère, voir par la haine de son parent. Cet ensemble peut provoquer chez lui la sensation d’exploser, et déclencher une compulsion à être violent. S’il ne s’oblige pas à se contrôler, il pourra alors reproduire cette scène de son passé en rejouant le rôle du parent violent ce qui lui permettra de se dissocier et d’éteindre son état de stress.

Il pourra alors considérer que c’est l’enfant qui le persécute et le met hors de lui (même si ce n’est qu’un nourrisson), et qu’il mérite donc d’être corrigé (4). Il sera sans pitié comme on l’a été avec lui. Il considérera à tort que l’enfant est intentionnellement méchant et destructeur. Il interprétera en toute incohérence des réactions normales de son enfant dues à l’âge, la fatigue, des douleurs, ou de la fièvre, comme des attaques et des défis à son égard.

Il est toujours temps de renoncer à une éducation violente

Pour les parents la violence est non seulement un outil  pour soumettre leur-s enfant-s, mais également une drogue anesthésiante qui les «calme». Connaître les mécanismes psychotraumatiques leur est essentiel pour renoncer aux violences éducatives et pour ne pas les reproduire sans fin.

Mais, quand les parents renoncent à une éducation violente, ils été démontré par des études randomisées prospectives comme celles de Forgatch et de Beauchaine que cela entrainait rapidement une réduction significative des comportements agressifs des enfants et que cela améliorait la relation parents enfants (5). 

Et, une étude récente a montré que dans les pays qui interdisaient toute forme de châtiments corporels y compris dans le cadre familial cela diminuait la violence des adolescents avec 69% de bagarres en moins chez les garçons et 42% en moins chez les filles (6).

En conclusion 

La lutte contre les punitions corporelles et toutes les autres violences éducatives est une priorité à la fois humaine, sociale et de santé publique. Ces violences éducatives représentent une atteinte aux droits, à la dignité ainsi qu’à l’intégrité psychique et physique des enfants, elles sont contaminantes et se reproduisent de proche en proche et de génération en génération.


En France une loi les interdisant explicitement est indispensable, elle permettra enfin d’appliquer les recommandations des conventions internationales et de rejoindre les 54 pays qui ont déjà légiféré (dont 21 en Europe). Cette loi sera un signal fort pour dire que ces violences ne sont plus tolérées, et elle représentera une occasion de lancer des campagnes d’information sur l’interdiction d’exercer toute forme de violences à l’encontre des enfants dans le cadre familial, et de communiquer sur les conséquences de ces violences sur le développement de l’enfant et sa santé même à l’âge adulte, ainsi que sur les méthodes d’éducation non-violente. Cette loi et ces campagnes d’information sont d’autant plus indispensables que - comme l’a montré une grande enquête canadienne sur les enfants et les jeunes - l’abandon par les parents des pratiques éducatives violentes permet aux enfants de ne plus en subir les conséquences.

Il serait souhaitable qu’un site gouvernemental soit mis en ligne pour informer et donner des ressources aux parents, que des centres de guidance parentale et de ressources soient crées, et que des enquêtes nationales sur les attitudes et les pratiques parentales et les violences éducatives soient régulièrement faites comme en Suède et au Canada. Cette loi devra également s’accompagner d’une politique familiale permettant aux parents de pouvoir concilier vie familiale et professionnelle, d’avoir accès à des modes de garde sur tout le territoire et les DOM-COM, et de lutter contre les facteurs de stress majeurs comme les situations de grande pauvreté, de non-accès à des logements décents, et de régulariser les situations de parents étrangers.

Le corps médical a un rôle essentiel à jouer dans la transmission des recherches scientifiques sur les conséquences sur la santé des punitions corporelles, dans la lutte contre ces violences et dans la prise en charge et les soins pour traiter les conséquences psychotraumatiques. Il doit se positionner très clairement, informer, aider et soutenir les parents pour qu’ils puissent abandonner toute forme de violence éducative et les guider en leur donnant de nombreuses informations sur le développement psycho-moteur et affectif des enfants, sur leurs besoins, et en leur proposant des outils de bien-traitance et de discipline positive. 

 

Dre Muriel Salmona

présidente de l’Association Mémoire Traumatique

et Victimologie

https://www.memoiretraumatique.org
le 26 novembre 2018


1) On peut visualiser la sidération sur des IRM fonctionnelles
2) Ces drogues endogènes sont comme un cocktail morphine-kétamine
3) Joan Durrant PhD, "Physical punishment of children : lessons from 20 years of research", CMAJ, September 4, 2012, 184 (12)
4) Le petit Loan, bébé de 4 mois est mort, giflé par son père pour avoir refusé le biberon
5)Forgatch MS. The clinical science vortex: a developing theory of antisocial behaviour. In: Pepler DJ, Rubin KH, editors. The development and treatment of childhood aggression. Hillsdale (NJ): Erlbaum. p. 291-315.
et
Beauchaine TP, Webster-Stratton C, Reid MJ. Mediators, moderators, and predictors of 1- year outcomes among children treated for early-onset conduct problems: a latent growth curve analysis. J Consult Clin Psychol 2005;73:371-88. 
6) Elgar FJ, Donnelly PD, Michaelson V, et al. Corporal punishment bans and physical ghting in adolescents:an ecological study of

88 countries. BMJ Open 2018;8:e021616. doi:10.1136/ bmjopen-2018-021616 



Aucun commentaire: