jeudi 21 février 2013

Nouveau Témoignage du 21 février 2013 d'une jeune femme victime d'inceste paternel pour le blog du livre noir des violences sexuelles, "Lettre à ma mère"



Témoignage publié également sur le blog 
de l’ouvrage de la Dre Muriel Salmona : Le livre noir des violences sexuelles à Paraître chez Dunod le 10 avril 2013
sur la page Témoigner

Témoignage d'une jeune femme victime d'inceste paternel : lettre à ma mère


Septembre 2004, Lettre à ma mère

Je t’écris cette lettre car j’aurai dû te l’écrire il y a déjà longtemps. Sans doute que le courage m’a manqué, ou peut être est-ce la peur de te perdre définitivement qui m’a retenue.

J’aurai pu te parler de vive voix, mais je suis comme toi. Je suis lâche, je n’en ai pas le courage. Le courage, c’est beaucoup de choses à la fois, beaucoup de choses qui certainement m’ont fait défaut toutes ces années. Toi, tu es dotée de cette belle qualité, celle de savoir faire des choix. La solitude ne te pèse pas. Quand tu es en colère, il t’arrive de prononcer des phrases qu’aucune mère ne devrait jamais prononcer. « J’ai suffisamment de caractère pour vivre sans voir mes enfants ». Est-ce donc cela avoir du caractère : nier l’existence de sa chair ?

Quand j’étais enfant, je ne savais pas me passer de toi. Je t’admirais. Je n’imaginais pas la vie sans toi. J’aurai touché les étoiles pour avoir un regard de toi. Quand j’ai décidé, à l’âge de quinze ans de mettre fin à mon calvaire, j’ai tout d’abord pensé à la mort. Mais comment mourir à quinze ans ? Je l’ignorais. Quand enfin j’ai parlé, je voulais juste dire stop ! Respirer ! Je me souviens de ton regard à jamais gravé dans ma mémoire, de tes paroles si dures à entendre. J’ai cru que le monde était en train de s’ouvrir sous mes pieds quand violemment tu m’as hurlé de me taire.  Égale à toi-même tu achevais ton œuvre de destruction et de négation. Détruire toute estime qu’il pouvait me rester de moi-même était ton unique but. Je t’entends encore dire : « S’il a vraiment fait ça, c’est de ta faute, si tu n’avais pas passé ton temps à te frotter sur ses genoux, rien de tout cela ne serait arrivé ». Que m’avais tu dis là ? J’étais donc coupable ? J’ai suivi mon père à la gendarmerie tel un fantôme et durant ces longues heures je t’attendais encore, attendant que tu passes la porte et que tu viennes à mon secours. Maman, où étais-tu ?

Comment as-tu pu nier à ce point ma naissance ? 

Le temps n’a pas guéri mes blessures. Chaque jour, je pensais à toi, je me demandais pourquoi c’était moi qui méritais ta colère et ton rejet et pas lui. Étais-je donc si coupable ? Je ne parvenais pas à comprendre. J’ai attendu longtemps un courrier de toi, un coup de téléphone, un signe, quelque chose qui m’aurait rassurée, n’importe quoi. Tu as choisi de te séparer de tes deux enfants pour ne pas perdre ton mari qui a fini par t’abandonner malade.

Je suis sûre que tu as dû beaucoup souffrir de ce qu’il t’a fait vivre. Je sais que tu le craignais, mais curieusement je n’arrive pas à ressentir de compassion pour toi. J’aurai tendance à dire : « qui ne veut pas voir se charge bien de s’aveugler ».

A quel point a-t-il fallu que tu les fermes les yeux pour ne rien voir de ce qui se passait sous ton toit, à côté de toi, pendant que tu faisais la vaisselle ou que tu regardais la télé ou que sais-je ? Comment as-tu fait pour ne pas remarquer ses allées et venues de l’étage au rez de chaussée, pour ne pas entendre ce que je disais, pour ne pas comprendre ce qui se passait ? Tu ne pouvais ignorer quand il quittait ton lit en pleine nuit pour ne revenir qu’une demi-heure plus tard. Et tous ces cauchemars que je faisais, te semblaient-ils si anodins ? Je te suppliais de ne pas me laisser seule en bas. A quel point a-t-il fallu que tu fermes tes yeux, avec quelle intensité, pour ne rien voir ? Peut être que tu ne voulais pas voir, peut être que tu savais déjà, que tu acceptais ? Ce sont toutes ces questions que tu m’as laissées, des questions vides, sans réponses.

 Je ne t’aime pas, je ne t’aime plus. Trop de colère en moi. Je suis sûre que c’est dur pour toi de te retrouver seule. Je n’en doute pas un seul instant. Je sais également que cela doit être dur pour toi de ne pouvoir parler de lui à quelqu’un de proche. As-tu quelqu’un de proche d’ailleurs ? Tu te plains de ne pas nous voir beaucoup, mon frère et moi, mais  te rends-tu compte du fardeau que tu nous as laissé porter depuis cette époque, toutes ces années de silence et de mensonges. 

Il te faudra un jour apprendre à vivre avec notre colère quand elle t’envahira et te submergera de sa retenue. Il te faudra laisser ton sale orgueil de côté.

Qui a-t-il été pour nous, un père ou un bourreau ? Le sais-tu seulement ? Nous l’as-tu demandé un jour ? Sans doute a-t-il été les deux.

Qui a-t-il été pour moi ? Que sais-tu de ce qu’il me faisait, de ce qu’il me disait ? As-tu idée de ce qu’étaient mes nuits ou même mes journées ? Comment as-tu pu le regarder en face et continuer à faire l’amour avec lui, lui donner un autre enfant. As-tu pensé à protéger ton autre fille ? Comment étais-tu aussi sûre que je mentais ? La 1ére fois j’ai cru mourir, son sexe dans mon corps comme un couteau acéré puis les autres fois ont suivis et j’ai appris à disparaître, plus de corps, plus rien… 

A présent que j’ai appris à m’éloigner de toi, à moins souffrir de ton absence, de ton manque de dialogue, d’amour,  je peux enfin te dire ce que je ressens. Il me coûte de ne pas être proche de toi car malgré tout je t’aime même quand j’affirme le contraire. Il me coûte aussi de ne pas te voir.

Ma vie a été lourde de conséquences, de ces années d’enfance et de vie que vous m’avez volée. Tu n’es pas moins responsable que lui, bien heureux qu’il est, grâce à toi, libre d’abuser à nouveaux. Qu’avez-vous fait de ma vie ? Comment devenir une femme ?

J’ai cessé de me sentir coupable, vous l’êtes tous les deux : lui par l’acte et toi par ton silence. J’espère qu’à présent le chemin s’est fait dans ta tête et que tu vas enfin ouvrir tes yeux. Sont-ils scellés ? Et maintenant qu’il t’a quittée, combien d’orgueil te faut-il encore pour ne pas m’en parler, pour ne pas me reconnaître, pour ne pas demander pardon, pour ne pas tenter la réparation de mon être? Pourquoi as-tu choisi de me faire porter un tel poids pour protéger ta petite vie misérable. Une mère se doit de protéger son enfant, c’est ce que j’ai toujours essayé de faire…

 Tous les jours, dans ma relation envers les autres, envers les hommes, envers mes enfants, il me faut faire des efforts pour savoir si je fais bien, si mes réactions sont celles de n’importe qui. J’ai toujours peur d’être démasquée. Je ne sais pas être comme les autres femmes ni penser comme elles. Je ne sais que faire des regards des hommes. Je les désire mais je les crains. Je crains la douleur, l’abandon, la peine, la jouissance. Je sens sur moi une odeur de mort et ma peau me fait mal. Il ne s’est pas écoulé un jour, depuis sans que j’y pense. J’ai toujours des flashs, des angoisses et ces envies de partir, de mourir de disparaître. Ne crois pas que ça sorte de mon imagination, tout mon corps se souvient, mon esprit aussi, et bien que j’aie souvent pensé que j’avais rêvé, cela s’est bel et bien passé ! Il faut que tu l’entendes à présent !

On ne se sépare pas de son enfant comme ça, on se doit de chercher la vérité, même si elle est lourde à supporter. L’as-tu seulement cherchée ne serait ce qu’une minute ?

Comment as-tu pu continuer ta vie, comme s’il ne s’était rien passé, en faisant semblant, sans jamais te poser la question : « Et si elle disait la vérité ? »

C’est ça que je n’ai jamais compris. Comment l’amour rend-il suffisamment aveugle pour ne pas voir la détresse de ses enfants ? Avais-tu peur de te retrouver seule ?

Il m’a fallu des années pour avoir le courage de te dire ça, et je dis bien le courage, car à présent je saurai te perdre et me passer de toi. Si mes propos te contrarient, si ton orgueil est touché, alors tant pis car je ne peux plus me taire. Je n’ai pas de haine, ni envers lui, ni envers toi, simplement de la peine, beaucoup de peine, d’incompréhension et de colère.

Il suffit parfois de pas grand-chose pour apaiser, de quelques mots, d’un peu de compassion, de si peu de choses quand on aime, mais quand on attend pendant des années ce « pardonne-moi » qui n’arrive jamais, il arrive que l’amour s’étiole petit à petit, pourtant l’amour ne connaît pas de limites, tu es bien placée pour le savoir.

Tu feras de cette lettre ce que tu en voudras. Je sais que tu ne répondras pas, car c’est ce courage là que tu n’as pas. Tu ne pourras plus prétendre ignorer les choses ou faire semblant qu’il ne s’est rien passé, me parler de tes voisins ou du temps. Chaque fois que tu croiseras mon regard tu sauras qu’à présent tu n’es plus si grande, que tu es devenue si petite, moins admirable. Tu as du temps maintenant devant toi.

Il faut bien que je me libère un jour puisque toi tu ne veux pas le faire, que j’ôte moi-même les chaînes qui me relient à ton utérus. Je sais que tu n’es pas une personne stupide, que tu t’es posé beaucoup de questions. Moi, j’aurai voulu entendre de ta bouche que tu vivais avec lui en connaissance de cause, que c’était ton choix de lui pardonner. 

J’aurai accepté ton choix, mais ce silence, ce silence odieux que tu m’as imposé, c’était un silence assourdissant qui me plonge encore vers des abimes vides, vides de moi de toi et des autres.

Ta fille.





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