mercredi 8 septembre 2010

COMMENT SE PASSE UNE EXPULSION D'UN LOGEMENT EN FRANCE


Voilà comment deux de mes patientes du 93 , des femmes extraordinaires, très courageuses, qui se sont déjà tant battues, ont été expulsées cet été :
JE SUIS RÉVOLTÉE !

La première patiente, mariée elle est mère de 3 enfants, les deux aînés de 9 et 6 ans et le petit dernier de 18 mois, tous nés en France, les parents sont nés à l'étranger, ils ont beaucoup galéré et traversé des périodes difficiles mais ils sont maintenant tous les deux en situation régulière avec une carte de séjour, depuis deux ans le père n'a pas de travail, la mère qui faisait des ménages a dû s'arrêter pour sa dernière grossesse puis pour garder son petit dernier les premiers mois, elle a repris ensuite les ménages, ils n'ont pas pu payer le loyer pendant plus d'un an, d'un logement qu'ils habitaient depuis 6 ans. Le père dépressif et qui s'est mis à boire n'a pas su, ni pu faire toutes les démarches.
Un matin de juillet, vers 9h, la mère est à la préfecture pour sa carte de séjour, le père est à la recherche de travail, la grand mère maternelle qui parle à peine le français garde les enfants, on tambourine à la porte, quand la grand-mère ouvre elle se retrouve devant 3 personnes (un commissaire de police, un huissier et un serrurier), ils se mettent à crier car elle ne comprend rien, elle essaie d'appeler sa fille au téléphone, ils la poussent vers la porte avec les enfants, elle a à peine le temps de prendre quelques papiers et quelques affaires pour les enfants, elle est sur le palier. Le serrurier installe une porte blindée.
Elle n'a rien compris en pleurs elle emmène les enfants dans un square en attendant l'arrivée de sa fille.
Toute la famille va se retrouver dans le tout petit studio de 10 mètres carrés que loue la grand mère, entassée à 6 !
Ils n'ont plus rien tout est resté dans l'appartement où ils ne peuvent plus rentrer, ils m'appellent au secours, au bout de plusieurs coups de fil, j'apprends qu'ils pourront, si l'huissier l'accepte, prendre un rendez-vous pour venir chercher des affaires, ils auront 2 heures pas une minute de plus, pour prendre le maximum d'affaires, sans paniquer, sans oublier le plus important, 2 heures pour déménager un appartement de trois pièces où vivaient 5 personnes, c'est rien … Ma patiente m'explique qu'ils ont lancé un maximum de vêtements et d'objets par la fenêtre pour aller plus vite, et après, il va falloir stocker ce peu d'affaires, mais où ? le studio est bien trop petit ! Et c'est la galère pour trouver des connaissances qui accepteront de garder le peu qu'il leur reste. Elle pleure…
Et quand je demande à un employé de la préfecture ce qui va être fait de tout ce qui reste dans l'appartement, il me répond que cela va être mis aux enchères, et que tout ce qui ne sera pas vendu sera donné à Emmaus !!!!
Je fais actuellement des pieds et des mains pour qu'un logement leur soit attribué, la rentrée s'est faite, les enfants de 6 et 9 ans ont fait leur rentrée dans leur école malgré tout, mais ils logent très loin, ils ont plus d'1h de trajet en bus pour y aller…
Ils mettent à la rue des enfants dont un de 18 mois !!!!!!



La deuxième patiente, une femme qui a vécu les pires violences dans son enfance, abandonnée et élevée par une tante en Afrique, elle a été enlevée à 7 ans, emmenée en France, on lui a changé son nom, et elle a été utilisée comme esclave, elle subira pendant toute son enfance des incestes, une grande maltraitance, des séquestrations. Elle est en couple avec une fille de 12 ans, du fait de troubles psychotraumatiques très importants, elle ne peut pas travailler, elle a une phobie sociale totale, elle ne peut pas sortir, depuis quelques années tout son passé de violences est remonté (en lien avec l'âge de sa fille), et elle vit dans la terreur avec des réminiscences continuelles et de nombreux cauchemars, personne ne s'est jamais occupée d'elle mis à part son compagnon, aucun médecin jusque là ne l'a comprise, elle vient me voir depuis début mai, elle est très soulagée de pouvoir enfin parler, et d'avoir des outils pour qu'elle comprenne ses symptômes, ce qu'elle ressent, je la traite pour qu'elle puisse enfin dormir.
Elle me parle d'une menace d'expulsion qui la terrorise, son appartement est le seul endroit où elle se sent un peu en sécurité, ils ne s'en sortent plus financièrement, elle ne touche aucune aide, elle n'a jamais pu travailler. Je lance un dossier MDPH en urgence pour qu'elle puisse avoir une allocation adulte handicapée, je demande un 100% pour ses soins que j'obtiens aussitôt, je fais des certificats pour expliquer sa situation pour qu'ils obtiennent un sursis pour l'expulsion, ils sont bien suivi par une association pour le logement. Quand je pars en vacances en août je suis rassurée, tout est en place, normalement un sursis est obtenu.
Au mois d'août, elle m'envoie un texto :" bonjour, vous êtes en vacances excusez-moi de vous embêter, ça s'est passé ce matin comme dans mes cauchemars, ils sont venus ce matin me sortir de mon lit. Je suis dehors sans rien et même pas une brosse à dent. Le policier m'a menacé. L'huissier m'a fait croire que j'allais rentrer plus tard chez moi. Même au 115 il n'y a rien pour nous. Bonne vacances je voulais vous tenir au courant" Le commissaire n'a rien voulu savoir quand il lui ont dit qu'ils avaient un sursis, il a dit sortez, nous vérifierons si c'est vrai et vous pourrez réintégrer votre appartement, mais en fait quand la préfecture confirmera pour le sursis on leur dira que c'est trop tard que le bailleur a supprimé le sursis du fait de l'expulsion ! Le femme huissier se vantera d'avoir expulsé une femme handicapée la semaine précédente… le serrurier posera la porte blindée…
Ils se retrouvent à la rue et ils n'ont aucune famille ici. La première nuit il la passeront dans une cage d'escalier, la DASS leur proposera ensuite une chambre d'hôtel pendant 3 nuits puis plus rien, la rue à nouveau, le SAMU social on ne peux le contacter qu'à partir de 17h, puis elle pourra être hébergée avec sa fille dans une famille accueillante d'immigrés haïtiens où vivent déjà 13 personnes, dans des conditions très difficiles…, son compagnon, lui, restera à la rue et il ira travailler tous les matins après avoir dormi dans un square, ils n'ont même pas de quoi se changer, rien et le contact avec l'huissier et le gardien de l'immeuble est très difficile pour arriver à obtenir un rendez-vous pour aller chercher des affaires, leur fille va vivre avec sa mère dans ce petit appartement surpeuplé, dans une commune très éloignée de son collège, sans ses affaires scolaires…
Je passe de nombreux coups de fil, Ernestine Ronai de l'observatoire, alors qu'elle est en vacances est très disponible et sympa, elle m'oriente, des aides arrivent, d'élus super, des lettres officielles partent immédiatement pour demander au bailleur de leur permettre de réintégrer leur appartement, mais lui prend son temps, ne répond pas, puis après une réunion dit qu'il donnera une réponse dans trois semaines… Ma patiente va de plus en plus mal elle ne mange presque plus, elle et lui ont perdu plusieurs kg, ils ne sont plus que l'ombre d'eux-même …
Finalement ils obtiendront seulement 1 h pour rentrer dans l'appartement, son mari accompagné par l'huissière ira tout seul pour prendre quelques affaires, elle n'est pas en état de l'aider, elle ne sort que pour venir me voir, elle me dit "il était tout seul, on va perdre tous le reste de nos affaires"… s'il n'y avait pas sa fille, elle me dit qu'elle n'aurait pas la force de continuer, elle fait des cauchemars atroces toutes les nuits… et son mari "dort" toutes les nuits dans le square…Nous en sommes là…

Dr Muriel Salmona

3 commentaires:

Auteure anonyme a dit…

Mon époux est algérien avec une carte de séjour qu'il renouvelle tous les dix ans. Impossibilité d'obtenir la nationalité française, il a un souci de prénom qu'il utilise et qui n'est pas celui des papiers. Avec ce prénom français, il est ingénieur réseaux depuis plus de dix ans chez Lagardère. Nous sommes mariés depuis 15 ans.
Au moment de mon cancer, des soucis de paiement de loyer nous on mis dehors pour 160 euros de dette. Nous avons récupéré le logement après. Mais ils sont venus un mercredi alors que j'allais subir ma deuxième opération le jeudi. Nous sommes allés voir le chirurgien pour lui expliquer que pour le lendemain je n'avais même pas ma carte d'identité. Il a fait une attestation en nous disant que je serais certainement mieux à l'hôpital qu'en train de me débattre avec mon époux et les huissiers.
J'ai été opérée.
Lorsqu'on a demandé où on pouvait héberger les enfants, ils nous a été répondu que c'était notre problème et que les enfants ne seraient pris en charge que s'ils étaient seuls dans la rue.

docteur Muriel Salmona a dit…

merci beaucoup pour ce commentaire, comment peut-on être inhumain à ce point ?
Muriel

Franck a dit…

Consternant, révoltant et malheureusement pas "extraordinaire". Je partage votre colère et votre sentiment d'impuissance, hélas...