lundi 7 mars 2016

Nouvel article de la Dre Muriel Salmona : COMPRENDRE L'EMPRISE : OUTIL INDISPENSABLE POUR PROTÉGER ET PRENDRE EN CHARGE LES FEMMES VICTIMES DE VIOLENCES CONJUGALES



Dre Muriel Salmona, psychiatre
présidente de l'association
Mémoire traumatique et victimologie



COMPRENDRE L'EMPRISE : 
OUTIL INDISPENSABLE POUR PROTÉGER ET PRENDRE EN CHARGE LES FEMMES VICTIMES DE VIOLENCES CONJUGALES 

Les phénomènes d’emprise subis par les femmes victimes de violences conjugales restent encore très peu pris en compte, que ce soit dans le cadre des prises en charge médicales et psychologiques, ou dans le cadre des procédures judiciaires. Pourtant, il est essentiel, pour protéger efficacement ces femmes, de reconnaître cette emprise -qui se définit comme un processus de colonisation psychique par le conjoint violent qui a pour conséquence d’annihiler leur volonté - et de les en libérer par une prise en charge psychothérapique adaptée. Pour cela, il est nécessaire de bien connaître l’impact psychotraumatique dévastateur des violences conjugales sur les victimes, sur leur santé, qu’elle soit mentale ou physique, sur leur souffrance et sur leurs comportements. Déconstruire l’emprise et restaurer la personnalité de la victime passe par sa mise en sécurité et par le traitement de ses troubles psychotraumatiques, plus particulièrement de sa mémoire traumatique et de ses troubles dissociatifs comme nous le verrons. Mais ce qui permet à la victime d’enclencher ce travail et de le rendre possible c’est la compréhension des mécanismes à l’œuvre dans la production des symptômes traumatiques, et l’identification des violences et de la stratégie de son agresseur. Comprendre, donner du sens à sa souffrance, à son mal être, à ses troubles du comportement, pouvoir les relier à des conséquences logiques d’actes violents intentionnels perpétrés dans le but d’atteindre l’intégrité psychique et de générer un état de colonisation et de soumission s’avère libérateur, et permet à la victime de sortir du scénario mis en place par le conjoint violent. Ce travail d’information est impératif si l’on veut que les droits des victimes soient enfin respectés : droit à la protection et à la sécurité, droit à la santé et à des soins de qualité, droit à une prise en charge sociale, droit à la justice et à des réparations. 


DES VICTIMES DE VIOLENCES CONJUGALES MISES INJUSTEMENT EN CAUSE


 Encore aujourd’hui, en 2016, de nombreuses personnes considèrent qu’une femme victime de violences par son conjoint est censée s’opposer, partir et porter plainte dès le premier coup qu’elle reçoit. Si elle est restée de nombreuses années à subir des violences sans les dénoncer ni fuir, cela suscite des doutes et des incompréhensions. Ne ment-elle pas ? N’est-ce pas sa faute puisqu’elle n’a pas réagi ? Et ces violences, n’y a-t-elle pas consenti, voir même trouvé son compte par masochisme ? Penser cela, c’est adhérer à une culture de la violence qui culpabilise les victimes, et c’est particulièrement injuste (Salmona, 2015b). C’est faire l’impasse sur la réalité de l’enfer que ces femmes vivent, sur la gravité des menaces qui pèsent sur elles, sur les nombreuses stratégies des conjoints violents qui organisent leur emprise et leur impunité, et sur les troubles psychotraumatiques qui mettent les victimes hors d’état de réagir et les piège durablement. 

Une absence de protection qui concerne la majorité des victimes.

Bien sûr, il est évident que toute personne subissant des violences souhaite être protégée, et que ses droits soient respectés. Mais encore, faudrait-il que ce soit possible… Or, la protection n’est pas la règle, loin s’en faut.
Chaque année, seules 14% des plus de 220.000 femmes victimes de violences conjugales portent plainte, et ce taux descend à 2% pour les 40 000 femmes victimes de viols conjugaux. 120 à 140 femmes meurent sous les coups de leur conjoint, et plus de 30 enfants sont tués en même temps que leur mère, la séparation étant le moment le plus dangereux (Lettre de l’Observatoire national des violences faites aux femmes n°8, 2015).
Il est donc particulièrement cruel de faire peser sur ces femmes des soupçons parce qu’elles n’ont pas pu se protéger sans prendre en compte ce qui rend toute réaction et toute fuite impossible :
  • les menaces des conjoints violents que ce soit sur elles, les enfants ou d’autres proches,
  • le risque d’être encore plus violentées ou d’être tuées quand elles décident de partir,
  • les contraintes et les manipulations psychologiques qui permettent de les culpabiliser et de les contrôler,
  • la mise en place de dépendances financières, économiques et administratives qui les privent d’argent, de travail et de papier. 
Dans un monde à l’endroit, les femmes victimes de violences conjugales devraient être immédiatement protégées quand elles appellent à l’aide. Dans notre réalité, c’est très loin d’être le cas. Il est rare que les menaces de mort soient prises au sérieux, et que leur sécurité soit réellement assurée, même si des mesures de protection plus efficaces existent depuis 2010, comme l’ordonnance de protection et le téléphone grand danger.
De plus, après la séparation, il est fréquent que les conjoints violents utilisent les enfants pour continuer à exercer des violences lors de l’exercice de leur autorité parentale et de leurs droits de visite. Si les enfants - quand ils sont directement menacés - peuvent donner aux femmes victimes la force de porter plainte et de partir pour les protéger, ils peuvent être, a contrario, une raison majeure de ne pas dénoncer les violences par peur d’en perdre leur garde en cas de séparation (d’autant plus si les violences ont un impact lourd sur la santé mentale des femmes), et en raison des risques que les enfants pourraient courir en étant seuls avec leur père violent, si les droits de garde de ce dernier sont maintenus.

Des troubles psychotraumatiques qui ne sont pas pris en charge.

Mais, ce qui va encore plus sûrement piéger la victime, ce sont les troubles psychotraumatiques que celle-ci va développer, ces troubles sont presque toujours présents lors des violences conjugales, d’autant plus si elles sont répétées et habituelles pendant de nombreuses années, et s’il y a eu des viols. Ils sont particulièrement graves, durables et fréquents (58 % d'état de stress-post-traumatique/ 24% chez l'ensemble des victimes de traumatismes – Astin, 1995) avec des chiffres encore plus importants quand il y a des viols conjugaux (80 %/ 24% - Breslau, 1991).

Sans une prise en charge adaptée ces troubles psychotraumatiques peuvent durer des années, des dizaines d'années, voire toute une vie (Louville P, 2013)
. Ils sont pour les victimes traumatisées à l’origine d’une très grande souffrance mentale et d’un possible risque vital (près de 50% des victimes font des tentatives de suicide). Ils ont un impact considérable sur leur santé démontré par les études internationales que ce soit sur leur santé mentale : troubles anxieux, dépressions, troubles du sommeil, troubles cognitifs, troubles alimentaires, addictions pour 50% d’entre elles, etc ; sur leur santé physique (troubles liés au stress et aux stratégies de survie), la santé de leurs enfants et leur qualité de vie (Black, 2011).  Et nous savons aussi qu’avoir subi des violences est un des principaux déterminants de l’état de santé des personnes (Garcia-Moreno, 2006 et Felitti et Anda, 2010).

Les violences conjugales, qu’elles soient psychologiques, physiques ou sexuelles, en traumatisant et en dissociant la victime, sont une arme très efficace pour la mettre au service du confort physique, sexuel, psychique, financier de son conjoint, la transformant en esclave, en thérapeute, en « médicament-drogue » pour s’anesthésier, en « figurante » pour jouer un rôle dans sa mise en scène. Les violences conjugales sont toujours une affaire de recherche de pouvoir sur l’autre, de satisfaction de ses propres attentes au détriment de l’autre. Souvent exercée sous couvert de l'amour, de la jalousie, de la frustration, d’un besoin sexuel, d’une nécessaire éducation, de la contrariété, de la fatigue et de l’énervement, de l’alcool, etc., elles sont une véritable entreprise de démolition identitaire utilisée pour conditionner la victimes à se soumettre, à se ressentir comme n’ayant aucune valeur, comme étant incapable, coupable, honteuse, inintelligente, sans aucun droit, réduite à une chose (Salmona, 2013). 

La violence a un pouvoir de sidération qui désactive les fonctions supérieures de la victime, l’expose à un stress dépassé entraînant le déclenchement de mécanismes neuro-biologiques de survie pour échapper à un risque vital cardio-vasculaire et neurologique (Nemeroff, 2009). Ces mécanismes s’apparentent à une disjonction des circuits émotionnels et de la mémoire avec la mise en place d’une dissociation traumatique et d’une mémoire traumatique. La victime doit alors composer avec cet état de dissociation traumatique qui l’anesthésie émotionnellement et une mémoire traumatique qui lui fait revivre de façon incontrôlée les violences à l’identique comme une machine à remonter le temps. Ces troubles vont générer chez la victime un état de désorganisation psychique, de dépersonnalisation, de doute et de confusion qui annihile sa volonté et qui permet au conjoint violent de mettre en place une emprise, de la manipuler et de lui dicter des émotions, de lui imposer des pensées et un rôle dans sa mise en scène. Cette emprise, véritable colonisation des processus psychiques et émotionnels par des violences répétées le plus souvent sur de nombreuses années, est un formidable outil de soumission. 

Lors de situations de violences conjugales qui s’installent sur de longues années, au lieu de se demander comment un homme violent arrive à transformer l’espace conjugal et familial en une zone de non-droit et de terreur pendant si longtemps, c’est presque toujours à la victime qu’on demande des comptes. Elle est sommée d’expliquer pourquoi elle n’a pas pas réagi, pourquoi elle est restée si longtemps avec un conjoint qui la battait, la violait, et maltraitait également les enfants, pourquoi elle n’a rien dit, ni porté plainte. On lui demande de s’expliquer sur les phénomènes d’emprise qu’elle subit, alors que c’est elle qui aurait besoin d’être informée sur les mécanismes qui en sont à l’origine pour qu’elle puisse comprendre ce qu’elle vit et y échapper. 

Les mécanismes à l’origine de l’emprise ne viennent pas de la victime mais des violences, ce sont des conséquences normales, contrairement à ce qui est souvent renvoyé à la victime, celle-ci n’aime pas rester avec le conjoint violent, ce n’est pas ce qu’elle veut, elle n’est pas à l’origine de son propre malheur, elle est juste gravement traumatisée et dissociée, et elle cherche à survivre aux violences en empêchant sa mémoire traumatique d’exploser. 

Lors de violences conjugales, les différents acteurs qui prennent en charge les victimes ne sont que rarement formés aux conséquences psychotraumatiques des violences. Ils sont très souvent confrontés à de grandes difficultés pour identifier ces processus d’emprise et les aider à s’en libérer, les victimes restent attachées à leur conjoint violent et continuent à être à leur service. Et même lorsqu’elles s’en sont séparées, ils assistent fréquemment, impuissants, à des processus de répétition : les femmes victimes revenant vers leur conjoint violent, ou se retrouvant avec de nouveaux partenaires violents. 

De plus, le conjoint violent bénéficie presque toujours d’un formatage bien antérieur de sa victime à la soumission, la tolérance et l’hyper-adaptation à des situations extrêmes, déjà effectué dans l’enfance dans des milieux familiaux violents : antécédents de maltraitance, d’exposition à des violences conjugales, et de violences sexuelles dont on connaît malheureusement la fréquence (Enquête Impact des violences sexuelles de l’enfance à l’âge adule, 2015). Avoir subi des violences dans l’enfance est un facteur de risque majeur d’en subir à nouveau tout au long de sa vie (OMS, 2010 et 2014, Felitti 2010). Le conjoint violent bénéficie également du fait que sa victime, quelles que soient les violences subies depuis son plus jeune âge, n’a jamais été ni protégée, ni reconnue comme victime, ni soignée, elle a dû grandir en survivant seule aux violences et à leurs conséquences psychotraumatiques. Elle a appris à considérer qu’elle n’avait pas de valeur, aucun droit et que personne ne viendrait à son secours. Elle a dû construire sa personnalité avec une mémoire traumatique et des troubles dissociatifs de survie, qui l’auront empêché de se connaître et de se penser comme normale (van der Hart, 2010, Salmona, 2013). Il va donc tirer parti des traumas accumulés non traités de sa victime, et des conséquences souvent désastreuses des stratégies de survie qu’elle a été dans l’obligation de développer et qui sont des facteurs de vulnérabilité. 

En plus de la complicité avec les systèmes agresseurs du passé de sa victime, il bénéficie de toute une complicité ambiante : celle d’une société inégalitaire encore dans le déni face aux violences faites aux femmes et aux filles et qui véhicule de nombreux stéréotypes sur les femmes, sur le couple et l’amour, ainsi qu’une non reconnaissance de l’impact psychotraumatique des violences sur la santé des victimes. De façon particulièrement injuste, les troubles psychotraumatiques sont renvoyés à la victime comme étant des preuves de ses incapacités, de sa folie, de sa bêtise, de ses mensonges… La méconnaissance des troubles psychotraumatiques et de leurs mécanismes porte lourdement préjudice aux victimes puisqu’elle permet de ne pas reconnaître la réalité de leur souffrance, de leurs symptômes et de leurs handicaps, ou de les relier à leur cause : les violences. Elle permet également de continuer à mettre en cause les victimes qui seraient les artisanes de leur propre malheur en étant incapables d’aller mieux, de se relever, de tourner la page, d’arrêter de se victimiser, ou de sortir d’une prétendue fascination pour le trauma… (Salmona, 2013)

Dans cette optique, la reconnaissance de la réalité des violences subies et de leur impact psychotraumatique, la compréhension des mécanismes neuro-biologiques en jeu et des stratégies des agresseurs sont essentielles pour la victime et pour toutes les personnes qui vont la prendre en charge et la soigner.

COMMENT SE FABRIQUE L’EMPRISE : DISSOCIATION TRAUMATIQUE ET MÉMOIRE TRAUMATIQUE À L’ŒUVRE

Les violences conjugales par leur pouvoir de sidération et de paralysie psychique, empêchent toute possibilité de contrôler les réactions émotionnelles et génèrent un état de stress dépassé qui représente un risque vital cardio-vasculaire et neurologique. Pour échapper à ce risque, un mécanisme de sauvegarde neuro-biologique exceptionnel va faire disjoncter le circuit émotionnel  ainsi que celui de la mémoire. Cette disjonction va être responsable de l’apparition de deux symptômes traumatiques qui sont au cœur des troubles psychotraumatiques et des processus d’emprise : une dissociation traumatique, se traduisant par une anesthésie émotionnelle et physique, un sentiment d’étrangeté et de dépersonnalisation, accompagné d’une perte de repères temporo-spatiaux ; et une mémoire traumatique se traduisant par une mémoire émotionnelle des violences non intégrée et non consciente qui fait revivre à l’identique les pires moments, de façon incontrôlée et envahissante, avec la même terreur, les mêmes douleurs, les mêmes ressentis sensoriels sous forme de flashbacks (images, bruits, odeurs, sensations, etc), comme une machine à remonter le temps se déclenchant au moindre lien rappelant les violences et leur contexte (Salmona, 2012).

La dissociation traumatique ou comment on devient étranger à soi-même

Tant que la victime reste en contact avec son agresseur, le danger et la sidération persistent ainsi que le stress extrême, et le mécanisme de sauvegarde continue d’être enclenché produisant chez la victime un état de dissociation traumatique chronique. 

Cet état déconnecte la victime de ses émotions, elle se sent spectatrice des événements, comme détachée et privée de ses émotions et de ses ressentis, avec un sentiment d’irréalité. l’anesthésie émotionnelle et physique que produit la dissociation l’empêche d’organiser sa défense et de prendre la mesure de ce qu’elle subit puisqu’elle paraît tout supporter. Les faits les plus graves, vécus sans affect, ni douleur exprimée, semblent si irréels qu’ils en perdent toute consistance et paraissent n’avoir jamais existé (amnésie dissociative). L’entourage, face à la dissociation de la victime et son apparent détachement, ne va pas prendre conscience du danger (Salmona, 2013a).

De plus la dissociation est une véritable hémorragie psychique qui vide la victime et qui annihile ses désirs et sa volonté. Elle se sent perdue et ne se reconnaît plus, elle est comme un pantin. De ce fait, il lui est très difficile de se projeter dans un autre espace, une autre vie, elle s’en sent incapable. Cet état facilite grandement l’emprise par l’agresseur qui en profite pour coloniser le psychisme de la victime et la réduire en esclavage.

La mémoire traumatique où comment la vie devient un enfer

La mémoire traumatique des violences scelle plus encore cette emprise : lors des violences, la disjonction empêche la mémoire émotionnelle d’être intégrée en mémoire auto-biographique par l’hippocampe (structure cérébrale qui est le système d’exploitation de la mémoire et du repérage temporo-spatial), cette mémoire reste donc bloquée dans la structure cérébrale à l’origine de la réponse émotionnelle : l’amygdale cérébrale.

Elle y est hors temps, hors de toute possibilité d’analyse et de tri. Elle est indifférenciée comme un magma qui contient à la fois tout ce qu’a ressenti la victime, les violences, et les mises en scène du conjoint violent. Elle va se déclencher au moindre lien rappelant les violences, comme une machine à remonter le temps en faisant revivre sous la forme de flashbacks les pires moment. Cette mémoire traumatique se charge de plus en plus lors des épisodes de disjonction qui peuvent durer de quelques minutes à des mois, voire des années si les violences se répètent en continu. Et, telle une bombe à retardement, aussitôt que la victime n’est momentanément plus en état de dissociation (par exemple si l’agresseur est absent, si elle est protégée, ou si une violence encore plus extrême dépasse les capacités de disjonction), elle explose et envahit l’espace psychique de la victime en lui faisant revivre à l’identique ce qui a été enregistré (Salmona, 2012).

La victime ressent alors la terreur et les douleurs provoquées par les violences, avec une acuité intolérable, la dissociation n’étant plus là pour les atténuer. Elle ré-entend les paroles et les mises en scène culpabilisatrices haineuses et méprisantes de l’agresseur "tout est de ta faute, tu l’as bien mérité, tu ne vaux rien, tu n’es rien sans moi, etc."

La victime, dès qu’elle n’est pas avec son conjoint, se retrouve donc envahie et terrorisée par la mémoire traumatique des violences, avec un discours intérieur qui l’attaque et l’humilie, et qu’elle pense être le sien puisque c’est là, dans sa tête, alors qu’il s’agit de celui de son conjoint.

La victime, colonisée par ce discours, se sent coupable et honteuse, elle peut se croire folle, incapable, et ressentir de la haine pour elle-même (celle de l’agresseur qui la colonise), ce qui rend toute prise de conscience de ses droits et toute révolte impossibles. La mémoire traumatique transforme en enfer les seuls moments où elle pourrait récupérer, et organiser sa défense et sa fuite. Les stratégies qu’elle doit mettre en place pour y échapper ou l’anesthésier sont coûteuses et handicapantes : conduites d’évitement et de contrôle, ou conduites dissociantes (addictions pour s’anesthésier, mises en danger et conduites à risque pour générer un stress important et provoquer une disjonction afin d’obtenir une anesthésie émotionnelle). Elles vont participer à enfoncer un peu plus la victime dans une culpabilité et mésestime d’elle-même, particulièrement les conduites à risque que leur caractère paradoxal rendent encore plus confusionnantes. 

L’emprise où comment le piège se referme sur la victime

Comment, dans ces conditions, la victime peut-elle échapper à l’emprise de l’agresseur, comment peut-elle envisager de se défendre et de recouvrer son autonomie ? Elle est sans cesse sous son contrôle, même quand il n’est pas là ! Et si elle réussit à se sauver et trouver un refuge où elle est en sécurité, elle sortira alors de sa dissociation, et sera envahie par sa mémoire traumatique. Au lieu de se sentir enfin en sécurité et plus sereine, elle ressentira une détresse intolérable et subira des attaques intra-psychiques qui la culpabiliseront et la disqualifieront.

Il y a alors un grand risque qu’elle retourne avec son agresseur qui, en ayant le pouvoir de la dissocier aussitôt, va l’anesthésier ; elle pourra croire qu’elle l’a dans la peau et qu’elle est dépendante de lui et qu’elle ne peut pas s’en passer de lui, alors que c’est dans son amygdale cérébrale qu’il loge !

Ce comportement, en apparence paradoxal, est un processus psychotraumatique habituel qui aurait pu être traité, ou tout au moins expliqué, ce qui aurait permis à la victime d’anticiper et de désamorcer ces émotions traumatiques trompeuses qui vont l’empêcher de se libérer de son conjoint violent, la condamnant à des allers et retours qui vont encore plus la priver de soutien, les proches et les professionnels ne comprenant et ne supportant pas ces comportements paradoxaux (Salmona, 2015a).

Cette oscillation entre dissociation traumatique et mémoire traumatique explique pourquoi la victime est souvent condamnée à rester sous l’emprise de son conjoint. Le piège est refermé sur elle, seules une protection et une prise en charge par des professionnels formés en psychotraumatologie qui seront en mesure de lui donner les bonnes explications, de l’aider à identifier les stratégies dissociantes de son conjoint, et en mesure de traiter ses traumatismes à l’aide d’une psychothérapie spécialisée, en intégrant sa mémoire traumatique en mémoire autobiographique, pourra lui permettre de s’en libérer.


Comme nous l’avons les troubles psychotraumatiques, en entraînant un état de dissociation et d’anesthésie émotionnelle, vont l’empêcher de comprendre ses réactions et ses émotions : d’un côté elle sait qu’elle subit des violences graves, mais comme elle est coupée de ses émotions, elle doute ; de l’autre elle est submergée par des émotions qu’elle ne peut pas relier à des situations précises qui surviennent à l’improviste et qui lui font craindre d’être folle. Cet état de doute, d’incertitude, de confusion permet à l’auteur de consolider son emprise, de la manipuler et de lui dicter des émotions, de lui imposer des pensées et un rôle dans sa mise en scène.

CONCLUSION


 Au total, ces mécanismes neuro-biologiques de disjonction et leurs conséquences sont essentiels à comprendre, ils permettent de prendre en compte les processus d’emprise que subissent les victimes et expliquent les symptômes et les troubles du comportement et des conduites des victimes, qui sinon paraissent paradoxaux et totalement incompréhensibles à l'entourage, aux professionnels qui les prennent en charge et aux victimes elles-mêmes. Sans ces connaissances, les troubles psychotraumatiques sont souvent interprétés aux dépens de la victime, avec le risque de la mettre en cause et de l’abandonner sans protection, sans justice, ni soins adaptés.

Pour les victimes apprendre que leurs symptômes, leur souffrance, leur mal-être, leurs troubles du comportements sont des conséquences des violences, sont cohérents et normaux à la lumières des processus psychotraumatiques (MacFarlane, 2010), que ce ne sont pas elles qui sont folles, débiles, incapables, etc., est déjà très libérateur en soit. Les femmes victimes nous rapportent à quel point cela change tout pour elles. Soudain elles ont des clés qui leur permettent de comprendre ce qu’elles ressentent, d’expliquer des comportements qui sont en fait des stratégies de survie, et de pouvoir en sortir, de ne plus être piégées par certaines réminiscences de leur mémoire traumatique qui leur imposent une pseudo-réalité, et de pouvoir faire le tri entre ce qu’elles sont et ce qui les colonise. 

Cette compréhension leur permet de renouer avec leur estime de soi, leur sentiment de dignité, d’unité, de cohérence et de sécurité intérieure, d’être moins vulnérables et de ne plus se sentir coupables. Elle leur permet également de démonter le système agresseur, d’identifier l'incohérence et la stratégie et l'intentionnalité à l'œuvre, ce qui leur permet de déjouer leur pouvoir sidérant et dissociant, et de pouvoir mieux se défendre, de dénoncer les violences, de ne plus être manipulée, et de ne plus être sous emprise (Salmona, 2015a).

Dre Salmona, février 2016


bibliographie :
Astin, Millie C Posttraumatic Stress Disorder and Childhood Abuse in Battered Women: Comparisons with Maritally Distressed Women. Journal of Consulting and Clinical Psychology, v63 n2 p308-12 Apr 1995

Black M. C. Intimate Partner Violence and Adverse Health Consequences Implications for Clinicians, MPH AMERICAN JOURNAL OF LIFESTYLE MEDICINE September/October 2011 vol. 5 no. 5 428-439

Breslau N., Davis G.C., Andreski P., Peterson E.L. — Traumatic events and posttraumatic stress disorder in an urban population of young adults. Arch. Gen. Psychiatry, 48, 216-222, 1991

Enquête Impact des violences sexuelles de l’enfance à l’âge adulte, Salmona L., Association Mémoire Traumatique,  2015, téléchargeable sur le site stopaudeni.com et memoiretraumatique.org

Felitti VJ, Anda RF. The Relationship of Adverse Childhood Experiences to Adult Health, Well-being, Social Function, and Health Care. In Lanius R, Vermetten E, Pain C (eds.). The Effects of Early Life Trauma on Health and Disease: the Hidden Epidemic. Cambridge: Cambridge University Press, 2010.

Garcia-Moreno, C. et al. (2005) Prevalence of intimate partner violence: findings from the WHO (World Health Organisation) multi-country study on women's health and domestic violence, Lancet, 368, 1260
Lettre de l’Observatoire national des violences faites aux femmes n°6 et n°8, 2015, http://stop-violences-femmes.gouv.fr/no8-Violences-faites-aux-femmes.html
Louville P. et Salmona M. Traumatismes psychiques : conséquences cliniques et approche neurobiologique in dossier : Le traumatisme du viol dans la Revue Santé Mentale de mars 2013 n°176

Nemeroff, C.B., & Douglas, J., Bremner,  Foa, E. B.,  Mayberg, H.S., North, C.S.,  Stein, M.B. (2009). Posttraumatic Stress Disorder: A State-of-the-Science Review Influential Publications,  American Psychiatric Association, 7:254-273

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Salmona M., La mémoire traumatique. In Kédia M, Sabouraud-Seguin A (eds.). L’aide-mémoire en psychotraumatologie. Paris : Dunod, 2008.

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Salmona M. Violences sexuelles. Les 40 questions-réponses incontournables, Paris, Dunod, 2015

Van der Hart O. and co. Le soi hanté, Paris, De Boeck, 2010

World Health Organization and London School of Hygiene and Tropical Medecine. Preventing intimate partner and sexual violence against women: Taking action and generating evidence Geneva: World Health Organization, 2010.

Worth Health Organization and London School of Hygiene and Tropical Medecine. Global report on Violence Prevention, 2014

dimanche 6 mars 2016

Enquête "Les français-e-s et les représentations sur le viol et les violences sexuelles" = le règne du déni, de la culture du viol, de l'impunité et de l'abandon des vicimes






Avec cette grande enquête nationale : « Les Français et les représentations sur le viol et les violences sexuelles»  conduite par IPSOS à la demande de notre association Mémoire Traumatique et Victimologie, il s’agit, pour la première fois en France, d’établir une photographie précise des représentations que les français-e-s peuvent avoir sur le viol et les violences sexuelles. Notre but était de comprendre pourquoi la loi du silence, le déni, l’impunité, l’absence de reconnaissance, de protection et l’abandon des victimes de violences sexuelles règnent encore en maître, et d’analyser sur quels axes prioritaires les efforts doivent être développés pour mieux lutter contre ces violences, et pour mieux protéger, soigner et rendre justice aux victimes.

Car, malgré les nombreux efforts du milieu associatif féministe et de la protection de l’enfance, malgré les deux plans triennaux gouvernementaux de lutte contre les violences sexuelles depuis 2011, et les actions de formation de la MIPROF (Mission Interministérielle de lutte contre les violences faites aux femmes et de lutte contre la traite des êtres humains) depuis 2013, malgré tout un ensemble de recherches et d’enquêtes qui ont permis de mieux évaluer la fréquence, la réalité et la gravité des conséquences sur la santé des violences sexuelles (1). Force est de reconnaître que sur le terrain tout se passe malheureusement très différemment. 

Les chiffres des viols, évalués chaque année par les enquêtes de victimation ne diminuent pas : 84 000 femmes et 16 000 hommes âgé-e-s de 18 à 75 ans sont victimes de viols ou tentatives de viol, auxquels il faut rajouter les chiffres concernant les mineurs, encore plus importants estimés à 124 000 filles et 30 000 garçons. 83% des victimes de violences sexuelles rapportent n’avoir jamais été ni reconnues, ni protégées. Et alors que l’impact sur leur santé mentale et physique est majeur, le viol et les violences sexuelles faisant partie, avec la torture des pires traumatismes : 78% n’ont pas reçu de soins d’urgence et 1 victime sur 3 n’a pas pu trouver de psychothérapeutes formés. Et les rares victimes qui osent parler courent le risque d'être mises en cause et maltraitées, d’ailleurs seules 10% des victimes osent porter plainte suite à un viol ou une tentative de viol, de nombreuses plaintes seront classées ou aboutiront à un non-lieu, de nombreux viols seront déqualifiés en agressions sexuelles, et au final, seuls 1% des viols feront l’objet d’une condamnation.

Pourquoi les droits des victimes de violences sexuelles sont-ils à ce point bafoués ? Pourquoi cette absence de protection, de soins, et ce manque de solidarité perdurent-ils ?

Notre enquête nous donne des éléments de réponse, en montrant à quel point des stéréotypes, des idées fausses et une méconnaissance de la réalité des viols et des violences sexuelles et de leurs conséquences sont omniprésents, et alimentent un déni et ce qu’on appelle la culture du viol.

La « culture du viol » par un habile retournement met en cause la victime et non l’agresseur. La victime c’est la coupable : «elle a menti…, les violences n’existent que dans son imagination ; elle les a bien cherchées en étant provocante, en ne faisant pas assez attention, en ne résistant pas assez à son agresseur… ; elle les a voulu, elle aime être contrainte, etc.» 
La méconnaissance des chiffres des viols qui sont sous-estimés, de la loi qui fait que nombre de viols ne sont pas identifiés comme tels, du pourcentage de victimes qui portent plainte qui est sur-estimé, participe à rendre invisible beaucoup de viols.
Les mythes et les idées fausses font que pour la plupart des personnes les viols sont commis essentiellement dans l’espace public, par des personnes inconnues usant de violences, sur une jeune femme «attractive sexuellement», le plus souvent une adolescente (pour plus de la moitié des personnes interrogées) ayant eu une attitude provocatrice ou irresponsable (mythe de la lolita). Ils sont trop souvent considérés comme un acte sexuel, avec une confusion entre sexualité et violence, et une adhésion au mythe sexiste d’une sexualité masculine qui serait naturellement violente, pulsionnelle et prédatrice, et d’une sexualité féminine passive, justifiant la réduction du corps des femmes et des enfants à celui d’objet sexuel.
Non, les viols n’ont pas principalement lieu dans l’espace public par un inconnu comme le pensent plus de 40% des personnes interrogées : ils se produisent le plus souvent dans la famille ou dans le couple, au domicile de la victime, à son travail, dans les institutions, par une personne connue dans plus de 90% des cas, un conjoint ou ex-conjoint pour près de 50% des viols sur des femmes adultes, par un membre de la famille pour plus de 50% des viols sur mineur-e-s.
Non, les viols ne sont pas en partie provoqués par l’attitude séductrice de la victime et la difficulté à savoir ce qu’elle veut, les risques qu’elle prend ou la plus grande difficulté des hommes à maitriser leur désir sexuel comme le pensent plus d’un quart des français-e-s. Les viols ne sont pas de la sexualité, ce sont des actes d’instrumentalisation et de destruction, le comportement de la victime ne la rend en aucun cas responsable du crime qu’elle subit, celle-ci est avant tout une enfant (51% des violences sexuelles sont subies avant 11 ans). Les viols se produisent dans le cadre d’inégalité de pouvoir ce qui explique que les enfants en soient les principales victimes, puis les femmes, ce qui explique aussi que les personnes handicapées et discriminées en subissent beaucoup plus (4 fois plus pour les personnes handicapées). Le viol est froidement intentionnel et procède d’une volonté du violeur de soumettre, d'exercer un pouvoir en prenant possession du corps d'autrui pour l'instrumentaliser à sa guise.
Non, une femme n’aime pas être contrainte ou forcée, et en aucun cas dire non, voudrait dire oui, ou céder signifierait consentir comme le pensent encore 1 personne sur 5.
Cette culture du viol est alimentée également par la méconnaissance du formidable pouvoir de soumission, d’emprise et de colonisation des violences sexuelles. Si les français-e-s interrogé-e-es sont 95% à être conscients de la gravité des conséquences des violences sexuelles sur la santé des victimes et 72% sur leur grande difficulté à être prises en charge, ils ne connaissent pas les mécanismes psychotraumatiques de sidération qui paralyse la victime et de dissociation qui la déconnecte de ses émotions et l’anesthésie. De façon particulièrement injuste, on va reprocher à la victime des comportements qui sont directement dus à des effets du psychotraumatisme et à des mécanismes neuro-biologiques de sauvegarde face à un stress extrême que la victime n’a aucun moyen de contrôler, Comment dans ces conditions une victime pourrait-elle se défendre, fuir, porter plainte rapidement, se relever et tourner la page ? Sans aide, ni protection, elle est condamnée à survivre en mettant en place des stratégies de survie hors norme, avec des conduites d’évitement, de contrôle, et des conduites dissociantes pour s’anesthésier : addictions, mises en danger, etc. (2)
Non, une femme qui n’a pas crié, qui ne s’est pas défendue et qui de ce fait n’a pas fait fuir son violeur, ne peut être mise en cause, contrairement à ce qu’estiment plus de 40% des personnes interrogées.
Ce qui est terrible c’est que ces mythes sont beaucoup présents chez les plus jeunes, et les femmes y adhérent un peu plus que les hommes.
La lutte contre ce système commence par la déconstruction des mythes et des fausses représentations sur les violences sexuelles, et cela passe par la sensibilisation et l’information du grand public et des victimes, et dans le cadre d’une prévention de ces violences sexuelles d’une éducation à la sexualité, et à l’égalité filles-garçons dès le plus jeune âge. 
Et il est impératif de lutter contre l’impunité, contre l’absence de reconnaissance des violences sexuelles, de protéger les victimes et de respecter leurs droits à être accompagnées, soignées et à obtenir justice et réparation des préjudices qu’elles ont subis en améliorant les procédures judiciaires.
Car les victimes payent déjà un lourd tribut, avec des conséquences très lourdes sur leur vie et leur santé, la dernière chose dont elles ont besoin c’est bien d’êtres culpabilisées, mises en cause et maltraitées. Les victimes ont besoin d’être crues, reconnues comme victimes, qu’on leur dise qu’elles ne sont en aucun cas responsables de ce qu’elles ont subi et que rien ne justifie les violences sexuelles : il est essentiel de les informer sur leurs droits, de les soigner et de ne pas les abandonner. 
Pourtant si les soins sont efficaces, et que, contrairement à ce que pensent près de 70% des Français-e-s, il n’est pas impossible de se remettre d’un viol et de guérir de ses traumatismes, la plupart des victimes n’en bénéficient pas et développent des symptômes traumatiques qui les poursuivent tout au long de leur vie. L’absence de prise en charge est une perte de chance considérable pour les victimes et un véritable scandale de santé publique. Il est urgent d’informer le public sur les conséquences des violences sexuelles et de former tous les professionnels impliqués dans la lutte contre les violences, l’accompagnement et la prise en charge des victimes, à ces conséquences et à leur repérage.
Sortir du déni, protéger et soigner les victimes de violences sexuelles est une urgence de santé publique et un devoir politique. Nous réclamons la mise en place en toute urgence d’un plan global de lutte contre les violences sexuelles. Cette lutte doit être prioritaire pour les pouvoirs publics et doit également concentrer ses efforts sur la prévention de ces violences auprès des plus jeunes, et sur la formation de tous les professionnels qui sont en contact avec les victimes pour améliorer leurs parcours et déconstruire tous tes les idées fausses qui nuisent gravement aux victimes et assurent aux agresseurs une impunité quasi totale (3).


Dre Muriel Salmona

présidente de l'association Mémoire Traumatique et Victimologie


Conseil Economique Social et Environnemental, Les éditions des Journaux officiels, novembre 2014

2- cf de Muriel Salmona Violences sexuelles. Les 40 questions-réponses, Dunod, 2015

3- cf les 8 recommandations de notre rapport d’enquête « Les Français et les représentations sur le viol et les violences sexuelles»


Campagne STOP AU DÉNI 2016 : Enquête "Les représentations des français-e-s sur le viol et les violences sexuelles" conduite par IPSOS pour l'Associatio, Mémoire Traumatique et Victimologie"

CAMPAGNE STOP AU DÉNI 2016




Alors que les viols sont des crimes et des atteintes très graves aux personnes, ils sont l’objet d’une tolérance, d’une loi du silence et d’un déni scandaleux, et les violeurs bénéficient d’une impunité quasi systématique. 

Le but de cette nouvelle campagne Stop au déni 2016, centrée sur l’étude des représentations des Français-e-s sur le viol et les violences sexuelles, est de mesurer l'adhésion aux idées reçues et mythes sur le viol afin de mieux dénoncer une culture du viol construite sur des stéréotypes sexistes dans un contexte d’inégalité de pouvoir entre les hommes et les femmes, et de sensibiliser le public au déni, à la culpabilisation et à la maltraitance auxquels se heurtent les victimes de viol, souvent laissées pour compte et abandonnées.

Stéréotypes sexistes tenaces, mise en cause des victimes, déresponsabilisation des agresseurs, méconnaissance de la réalité des violences sexuelles, de leur prévalence et de la législation en vigueur, mais aussi reconnaissance des lourdes conséquences sur la santé des victimes : une enquête qui établit une photographie précise des représentations que peuvent avoir les Français du viol et des violences sexuelles.

Réalisée par l’institut IPSOS pour l’association Mémoire Traumatique et Victimologie, l'étude a été présentée le 2 mars 2016, en amont de la Journée Internationale des Droits des Femmes, par la Délégation au droits des femmes du Conseil économique social et environnemental (CESE) et l'association Mémoire Traumatique et Victimologie, lors d'une conférence de presse qui s'est tenue au Conseil économique, social et environnemental et où sont intervenues Pascale Vion, présidente de la délégation aux droits des femmes du CESE, Ernestine Ronai, coordinatrice nationale de la lutte contre les violences faites aux femmes au sein de la Mission interministérielle pour la protection des femmes victimes de violences et la lutte contre la traite des êtres humains (MIPROF) et personnalité associée au CESE et la Dre Muriel Salmona, présidente de l'association Mémoire Traumatique et Victimologie.


L'ENQUÊTE “LES FRANÇAIS-E-S ET LES REPRÉSENTATIONS SUR LE VIOL ET LES VIOLENCES SEXUELLES”

L’enquête a été réalisée par l’institut IPSOS pour l’association Mémoire Traumatique et Victimologie du 25 novembre au 2 décembre 2015, via Internet, auprès de 1001 personnes constituant un échantillon national représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. La représentativité de l’échantillon a été assurée grâce à la méthode des quotas appliquée aux variables de sexe, d’âge, de profession de la personne interrogée, de région et de catégorie d’agglomération. 


Pour la première fois en France, nous disposons d'une photographie précise des représentations que les Français peuvent avoir sur le viol et les violences sexuelles. Or, les résultats de cette enquête, démontrent que de très nombreux-euses Français-e-s ont encore aujourd’hui tendance à considérer qu’il existe des motifs permettant d’atténuer la responsabilité des violeurs et a contrario de blâmer ou d’incriminer les victimes. Ces conceptions se développent sur un terreau extrêmement fertile. D’abord le sexisme et son lot de stéréotypes concernant les sexualités dites “féminine” et “masculine”. Ensuite la méconnaissance de la réalité statistique des viols, notamment tout ce qui concerne les chiffres des viols et des plaintes, les caractéristiques des agresseurs ou encore l’âge auquel surviennent le plus souvent les viols et agressions sexuelles.
La culture du viol, ainsi que les mythes et les fausses représentations qu’elle véhicule, semble malheureusement avoir de beaux jours devant elle, surtout auprès des jeunes et des plus âgé-e-s, et il ressort de l’enquête que les femmes sont loin d’être les mieux informées sur le sujet, alors même qu’elles sont les premières victimes de ces violences. Il serait donc nécessaire de lancer des campagnes spécifiques à destination de ces classes d’âges et des femmes, et bien sûr de continuer à informer sans relâche la population française afin d’améliorer leur connaissance de la loi et des statistiques et de déconstruire les fausses représentations qui portent préjudice aux victimes. 













Il est toutefois très positif de constater que nos précédentes campagnes portent leurs fruits et que les conséquences psychotraumatiques du viol sont bien reconnues et considérées comme graves par la quasi-totalité des Français-e-s ; ils-elles sont 96% à être conscient-e-s des graves conséquences sur la santé que peuvent entraîner les viols en raison des troubles psychotraumatiques engendrés par ces violences. Ces lourdes conséquences sont jugées tout à fait justifiées par 87% des Français-e-s, et ne concernent pas uniquement les victimes les plus fragiles pour les deux-tiers d’entre eux-elles (66%). 

LA NÉCESSITÉ D'UNE VRAIE POLITIQUE DE SENSIBILISATION, DE PRÉVENTION ET DE LUTTE CONTRE LES VIOLENCES SEXUELLES

Les violences sexuelles sont un phénomène massif et représentent une grave atteinte des droits des personnes — avant tout des enfants et des femmes —, un problème majeur de santé publique et un facteur d’inégalité et d’injustice persistant. Elles sont un problème politique, mettant en péril le vivre ensemble et la solidarité.

Si les chiffres de prévalence sont aussi élevés et ne reculent pas, c’est que le déni, la loi du silence et l’impunité dont bénéficient les agresseurs continuent à régner sans partage, comme le démontrent les résultats de cette enquête. Une certaine tolérance aux violences sexuelles est entretenue par des stéréotypes et des idées fausses qui alimentent une culture du viol portant gravement préjudice aux victimes et organisant leur abandon sans protection et sans soin.


Lutter contre les violences sexuelles doit être une priorité politique absolue, elle nécessite un effort national exceptionnel et des mesures pour mettre en place en urgence un plan national ambitieux de lutte contre les violences sexuelles afin que le droit de toutes les victimes de violences sexuelles à être informées, protégées, soignées, reconnues par la justice et réparées soit respecté à tout moment de leur parcours.

lundi 1 février 2016

Article de Muriel Salmona dans le Plus de l'Obs : Pourquoi les femmes qui subissent des violences conjugales peinent à fuir ? Jacqueline Sauvage gracié ? Les femmes victimes de violences ne son pas assez protégées.








LE PLUS. François Hollande va-t-il gracier Jacqueline Sauvage, condamnée à 10 ans de prison pour avoir abattu son mari violent ? La famille de cette femme de 66 ans, qui demande sa libération, a été reçue le 29 janvier dernier à l'Élysée. Pourquoi les femmes qui subissent des violences conjugales peinent à les dénoncer ou à fuir ? Les explications de la psychiatre Muriel Salmona.



de la Dre Muriel Salmona, psychiatre-psychotraumatologue, présidente e l'association Mémoire Traumatique et Victimologie
Édité par Sébastien Billard  Auteur parrainé par Elsa Vigoureux




Une femme victime de violences par son conjoint est censée s’opposer, partir et porter plainte dès le premier coup qu’elle reçoit. Si, comme Jacqueline Sauvage, elle est restée de nombreuses d’années à subir des violences sans les dénoncer, ni fuir, cela suscite le doute et l’incompréhension.

Ne ment-elle pas ? N’est-ce pas sa faute puisqu’elle n’a pas réagi ? Et ces violences, n’y a-t-elle pas consenti et trouvé son compte par masochisme ?

Une culture qui culpabilise les victimes

Penser cela, c’est adhérer à une culture du déni de la violence particulièrement injuste qui culpabilise les victimes.

C’est faire l’impasse sur la réalité de l’enfer que ces femmes vivent, sur la gravité des menaces qui pèsent sur elles, sur les nombreuses stratégies des conjoints violents qui organisent leur emprise et leur impunité, et sur les troubles psychotraumatiques induits par les violences qui mettent les victimes hors d’état de réagir et les piège durablement. La violence est un formidable outil de soumission qui annihile les capacités de défense des victimes.

Au lieu de se demander comment un homme s’autorise à être si violent, et arrive à transformer l’espace conjugal et familial en une zone de non-droit et de terreur pendant tant d’années, c’est à la victime qu’on demande presque toujours des comptes.

Elle est sommée d’expliquer pourquoi elle n’a pas pas réagi, pourquoi elle est restée si longtemps avec un conjoint qui la battait, la violait, et maltraitait également les enfants, pourquoi elle n’a rien dit, ni porté plainte. On lui demande de s’expliquer sur les phénomènes d’emprise qu’elle subit, alors que c’est elle qui aurait besoin d’être informée sur les mécanismes qui en sont à l’origine pour qu’elle puisse les comprendre et y échapper.

La protection n’est pas la règle, loin s’en faut

Bien sûr que toute personne qui subit des violences souhaite plus que tout être protégée et que ses droits soient respectés, mais encore faudrait-il que ce soit possible… Or la protection n’est pas la règle, loin s’en faut.

Chaque année, seules 14% des plus de 220.000 femmes victimes de violences conjugales portent plainte et ce taux descend à 2% pour les 40.000 femmes victimes de viols conjugaux. 120 à 140 femmes meurent sous les coups de leur conjoint, et plus de 30 enfants sont tués en même temps que leur mère, la séparation étant le moment le plus dangereux [1].

Il est donc particulièrement cruel de faire peser sur ces femmes des soupçons parce qu’elles n’ont pas pu se protéger sans prendre en compte ce qui rend toute fuite impossible :

- les menaces des conjoints violents que ce soit sur elles, les enfants ou d’autres proches,
- le risque d’être encore plus violentées ou d’être tuées quand elles décident de partir,
- les contraintes et les manipulations psychologiques qui permettent de les culpabiliser et de les contrôler,
- la mise en place de dépendances financières, économiques et administratives qui les privent d’argent, de travail et de papier. 

Les conjoints violents instrumentalisent les enfants

Dans un monde à l’endroit, les femmes victimes de violences conjugales devraient être immédiatement protégées, quand elles appellent à l’aide.

Dans notre réalité, c’est très loin d’être le cas, il est rare que les menaces de mort soient prises au sérieux, et que leur sécurité soit réellement assurée, même si maintenant des mesures de protection existent en plus de l’hébergement en foyer comme l’ordonnance de protection et le téléphone grand danger.

De plus, après la séparation, il est fréquent que les conjoints violents utilisent les enfants pour continuer à exercer des violences lors de l’exercice de leur autorité parentale et de leurs droits de visite.

Si les enfants, quand ils sont directement menacés, peuvent donner aux femmes victimes la force de porter plainte et de partir pour les protéger, ils peuvent être, a contrario, une raison majeure de ne pas dénoncer les violences en raison de la peur de perdre leur garde en cas de séparation (d’autant plus si les violences ont un impact lourd sur la santé mentale des femmes), et en raison des risques que les enfants pourraient courir en étant seuls lors des droits de garde maintenus avec un père violent, sans que la mère puisse  s’interposer et tenter de les protéger.

Un impact psychotraumatique qui piège la victime

Deux autres raisons majeures empêchent les victimes de partir, elles sont liées à des symptômes psychotraumatiques, presque toujours présents lors de violences graves et répétées, d’autant plus s’il y a eu viols.

La violence a un pouvoir de sidération qui désactive les fonctions supérieures, expose à un stress dépassé entraînant le déclenchement de mécanismes neuro-biologiques de survie pour échapper à un risque vital cardio-vasculaire et neurologique. Ces mécanismes s’apparentent à une disjonction des circuits émotionnels et de la mémoire avec la mise en place d’une dissociation traumatique et d’une mémoire traumatique.

1. La dissociation traumatique

Tout d’abord, la dissociation traumatique. Tant que la victime reste en contact avec son agresseur, le danger et la sidération persistent ainsi que le stress extrême, et le mécanisme de sauvegarde continue d’être enclenché produisant chez la victime un état de dissociation traumatique chronique.

Cet état déconnecte la victime de ses émotions, l’anesthésie et l’empêche de prendre la mesure de ce qu’elle subit puisqu’elle paraît tout supporter. Les faits les plus graves, vécus sans affect, ni douleur exprimée, semblent si irréels qu’ils en perdent toute consistance et paraissent n’avoir jamais existé (amnésie dissociative). L’entourage, face à la dissociation de la victime et son apparent détachement, ne va pas prendre conscience du danger.

De plus la dissociation est une véritable hémorragie psychique qui vide la victime et qui annihile ses désirs et sa volonté. Elle se sent perdue et ne se reconnaît plus, elle est comme un pantin. De ce fait, il lui est très difficile de se projeter dans un autre espace, une autre vie, elle s’en sent incapable. Cet état facilite grandement l’emprise par l’agresseur qui en profite pour coloniser le psychisme de la victime et la réduire en esclavage.

2. La mémoire traumatique

Ensuite, la mémoire traumatique des violences scelle plus encore cette emprise : lors des violences, la disjonction empêche la mémoire émotionnelle d’être intégrée en mémoire auto-biographique par l’hippocampe (structure cérébrale qui est le système d’exploitation de la mémoire et du repérage temporo-spatial), cette mémoire reste donc bloquée dans la structure cérébrale à l’origine de la réponse émotionnelle : l’amygdale cérébrale.

Elle y est hors temps, hors de toute possibilité d’analyse et de tri. Elle est indifférenciée comme un magma qui contient à la fois tout ce qu’a ressenti la victime, les violences, et les mises en scène du conjoint violent. Elle va se déclencher au moindre lien rappelant les violences, comme une machine à remonter le temps en faisant revivre sous la forme de flashbacks les pires moment.

Cette mémoire traumatique se charge de plus en plus lors des épisodes de disjonction qui peuvent durer de quelques minutes à des mois, voire des années si les violences se répètent en continu.

Et, telle une bombe à retardement, aussitôt que la victime n’est momentanément plus en état de dissociation (par exemple si l’agresseur est absent, si elle est protégée, ou si une violence encore plus extrême dépasse les capacités de disjonction), elle explose et envahit l’espace psychique de la victime en lui faisant revivre à l’identique ce qui a été enregistré.

Une emprise totale sur la victime

La victime ressent alors la terreur et les douleurs provoquées par les violences, avec une acuité intolérable, la dissociation n’étant plus là pour les atténuer. Elle ré-entend les paroles et les mises en scène culpabilisatrices haineuses et méprisantes de l’agresseur "tout est de ta faute, tu l’as bien mérité, tu ne vaux rien, tu n’es rien sans moi, etc."

La victime, dès qu’elle n’est pas avec son conjoint, se retrouve donc envahie et terrorisée par la mémoire traumatique des violences, avec un discours intérieur qui l’attaque et l’humilie, et qu’elle pense être le sien puisque c’est là, dans sa tête, alors qu’il s’agit de celui de son conjoint.

La victime, colonisée par ce discours, se croit coupable, folle, incapable voire même ressent de la haine pour elle-même, ce qui rend toute prise de conscience de ses droits et toute fuite extrêmement difficile à envisager. La mémoire traumatique transforme en enfer les seuls moments où elle pourrait récupérer, organiser sa défense et sa fuite.

Comment, dans ces conditions, la victime peut-elle échapper à l’emprise de l’agresseur, comment peut-elle envisager son autonomie ? Elle est sans cesse sous son contrôle même quand il n’est pas là ! Et si elle réussit à se sauver et trouver un refuge où elle est en sécurité, elle sortira alors de sa dissociation, et elle sera envahie par sa mémoire traumatique.

Le piège se referme sur elles

Au lieu d’être plus sereine, elle ressentira une détresse intolérable et subira des attaques intra-psychiques qui la culpabiliseront et la disqualifieront.

Il y a alors un grand risque qu’elle retourne avec son agresseur qui, en ayant le pouvoir de la dissocier aussitôt, va l’anesthésier ; elle pourra croire qu’elle l’a dans la peau et qu’elle ne peut pas se passer de lui, alors que c’est dans son amygdale cérébrale qu’il loge !

Ce comportement, en apparence paradoxal, est un processus psychotraumatique habituel qui aurait pu être traité, ou tout au moins expliqué, ce qui aurait permis à la victime d’anticiper et de désamorcer ces émotions traumatiques trompeuses.

Cette oscillation entre dissociation traumatique et mémoire traumatique explique pourquoi la victime est souvent condamnée à rester sous l’emprise de son conjoint. Le piège est refermé sur elle, seules une protection et une prise en charge par des professionnels formés en psychotraumatologie pourra lui permettre de s’en libérer.


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