dimanche 8 novembre 2020

Traduction de l'article de Kate Rose de 2018 Agresser ou être agressée : mémoire traumatique, inégalités sexuelles et Millénium en tant que dispositif socio-littéraire

 Agresser ou être agressée : mémoire traumatique, inégalités sexuelles et Millénium en tant que dispositif socio-littéraire




Kate Rose

China University of Mining and Technology


Publié dans la revue :

Dignity : A Journal on Sexual Exploitation and Violence, Volume 3 Issue 3 Article 6, octobre 2020.


Rose, Kate (2018) « Abuse or Be Abused: Traumatic Memory, Sex Inequality, and Millennium as a Socio-Literary Device » Dignity: A Journal on Sexual Exploitation and Violence: Vol. 3: Iss. 3, Article 6.


Article consultable et téléchargeable en Anglais : 

https://digitalcommons.uri.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1115&context=dignity


Article traduit en français avec l’aimable autorisation de l’auteure par Muriel et Jean-Pierre Salmona téléchargeable en PDF sur le site de notre association ICI 

https://www.memoiretraumatique.org/assets/files/v1/doc_violences_sex/2018-Kate_Rose-Agresser_ou_etre_agressee.pdf



Résumé :


Cet article applique les recherches de la psychiatre française Muriel Salmona à l'analyse littéraire de la protagoniste de Stieg Larsson, Lisbeth Salander, dans la trilogie Millenium (Les hommes qui n'aimaient pas les femmes, 2008 ; La fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette, 2009 ; La reine dans le palais des courants d'air, 2010). Il suggère que les romans de Larsson peuvent être utiles pour sensibiliser à la violence sexuelle dans l’enfance, en lisant des signes négligés liés aux aspects neurologiques de la mémoire traumatique. Dans la tradition des romans noirs nordiques, les hyperboles sensationnalistes de l’identité de Salander servent à magnifier et à mettre en lumière un problème social mal compris. L'article s'inspire principalement du livre de Salmona, Le Livre Noir des Violences Sexuelles (2013), influent en France, mais qui n'a pas encore atteint le reste du monde. Les implications révolutionnaires de l'œuvre de Salmona expliquant la mémoire traumatique et la reliant à l'inégalité des sexes sont explorées et utilisées pour l'analyse littéraire. Cette approche socio-littéraire traite la littérature comme un laboratoire pour mieux comprendre les problèmes de la vie réelle. Dans ce cas, cela s'apparente à la tendance émergente de la médecine narrative incluse dans la critique littéraire, en particulier par l'analyse critique du discours. Les théories de Salmona et le personnage fictif de Larsson partagent de nombreuses caractéristiques, ce qui suggère que Larsson, comme de nombreux écrivains, était en avance sur son temps. Non liés par des contraintes scientifiques, les romanciers peuvent aller de l'avant en décrivant leur perception du monde actuel, le façonnant à son tour en sensibilisant les lecteurs.


Mots clés :


Stieg Larsson ; Muriel Salmona, trauma, littérature, série Millenium, féminisme, état de stress post-traumatique, ESPT, expériences défavorables de l'enfance, ACE, amnésie traumatique



Article traduit :



Le psychologue Dee Graham a suggéré dans Loving to Survive (1994) que les relations homme-femme ordinaires suivent le modèle de base du syndrome de Stockholm, selon lequel ceux qui sont en captivité ou subordonnés absorbent les valeurs et les visions du monde de ceux qui les tiennent en otage (littéralement ou au figuré) et s’y identifient, afin d'assurer leur propre survie. La recherche neurologique sur les traumatismes psychologiques décrit comment les cycles de violence fonctionnent (Bremner, Vythilingam & Vermetten, 2003 ; van der Kolk, Hopper, & Osterman, 2001 ; Kendler et al., 2000), tandis que la psychiatre française Muriel Salmona a contextualisé ces résultats à la lumière de l'inégalité des sexes. Salmona a travaillé pendant des décennies, menant une pratique clinique spécialisée dans le trouble de stress post-traumatique (ESPT) résultant des violences sexuelles subies dans l’enfance. Son approche thérapeutique a guéri de nombreuses personnes, dont certaines sur lesquelles avait été porté à tort un autre diagnostic psychiatrique, et aidé d'innombrables femmes à sortir de la prostitution et de situations de violences. Elle est intervenue devant les tribunaux pour protéger les enfants et a contribué à sensibiliser le public à la maltraitance et à l'ESPT, notamment par le biais de son association à but non lucratif Mémoire Traumatique et Victimologie. Elle a dirigé ou participé à de nombreuses études clés, notamment pour l'UNICEF (Salmona, 2017 ; 2016 ; 2013). Ses principales découvertes portent sur la mémoire traumatique et l'amnésie traumatique, sous-catégories largement mal comprises de l'ESPT, en y incluant les rôles sexuels et l'inégalité (Salmona 2013, 2015, 2018).


Lisbeth Salander, protagoniste de la trilogie Millenium de Stieg Larsson, apparaît comme une incarnation littéraire des théories de Salmona. Le parcours de la protagoniste montre (tout comme Salmona) comment le traumatisme et l’inégalité agissent ensemble pour préserver les privilèges masculins. À travers un prisme littéraire dramatisé, Larsson expose les états psychologiques intérieurs et leur lien avec les fausses représentations sociales qui permettent aux violences de rester impunies. Dans cet article, j'analyserai les romans de Larsson en tant que dispositifs socio-littéraires pour accroître la prise de conscience des violences, des inégalités et des traumatismes, ainsi que de leurs implications et conséquences.


Les best-sellers records de la trilogie Millenium et les deux grands films (l'un suédois [2009] l'autre hollywoodien [2011]) ont été fréquemment étudiés dans diverses disciplines universitaires. Des livres entiers traitent de Millenium, à la lumière du féminisme (King, 2012), de la psychologie (Rosenberg et O’Neill, 2011), de la philosophie (Bronson, 2011), du viol (Astrom, 2013), et il y a même un livre sur l'autisme (Loftis, 2015) qui contient un chapitre sur Salander. Cette diversité d'analyses suggère que les interprétations de Millenium ont de vastes implications, et peut-être que les intentions de Larsson (un féministe engagé) ont été aussi mal comprises que son personnage principal, Salander, l'est par ceux qui l'entourent. Soit dit en passant, l'ESPT et de nombreuses autres tableaux cliniques sont régulièrement diagnostiqués à tort comme autisme, selon Salmona (2013), ou comme de nombreux troubles généralement considérés comme endogènes et incurables (schizophrénie, dépression, trouble bipolaire et obsessionnel-compulsif (TOC)). Ceux-ci sont souvent provoqués par des traumatismes, en particulier des violences sexuelles dans l'enfance (Read, Fink, Rudegeair, Felitti et Whitfield, 2008; Kendler, Bulik, Silberg, Hettema et Myers, 2000). 


L'étude révolutionnaire des expériences défavorables de l'enfance (Adverse Childhood Expérience, ACE) (Felitti et al., 1998) a quantifié sans aucun doute possible les effets des traumatismes de l'enfance sur tous les aspects de la santé des adultes. La popularité sans précédent de Millenium reflète peut-être une soif de comprendre la question, ubiquitaire et importante mais très négligée, de l’incapacité de la société à protéger les enfants contre les violences. Malgré toute l'attention que cette trilogie a obtenue, le thème central du traumatisme n'a pas encore reçu une attention suffisante, une lacune surprenante dans la mesure où le traumatisme est un élément déterminant dans les identités occidentales contemporaines, élément largement exploré en ce qui concerne la littérature de la Shoah, la littérature afro-américaine, le réalisme magique et d'autres domaines.


Pourquoi la fiction ?


Les techniques d’écriture de la fiction peuvent permettre une représentation plus précise du traumatisme que la mimésis ou les mémoires, en raison de la capacité de la littérature à remodeler le langage et de sa liberté vis à vis des conventions et des canons du discours déterminés par les forces historiques liées à la domination (Roussos, 2007). Les techniques littéraires donnent une voix aux états intérieurs des personnages, augmentant peut-être l’empathie des lecteurs vis à vis de personnes réelles. Avec l'essor des études sur les traumatismes depuis des décennies et l'essor de la médecine narrative (Charon et al., 2017), utiliser des textes littéraires pour exprimer, contextualiser et éventuellement traiter l'ESPT chez des personnes réelles n'est plus une idée nouvelle.


Contestant la valeur thérapeutique de la représentation du traumatisme à travers des romans, certains suggèrent que la fiction peut nier, banaliser ou dramatiser l'expérience des survivants. Dans le but de donner la parole à ceux qui ont été réduits au silence et dépouillés de leur humanité, on se demande s'il est éthique d'employer des techniques littéraires, particulièrement pour des écrivains qui ne sont pas eux-mêmes des survivants de traumatismes ; de même, pour les hommes qui écrivent sur des femmes violées. Cette préoccupation figure dans les critiques sur Larsson ; par exemple, ses représentations de viols, jugées inutilement crues, peuvent déclencher les angoisses des survivants (Ferber, 2012, p. 12). Cependant, être capable de comprendre les déclencheurs et de les retracer jusqu'aux horreurs endurées peut être crucial pour éliminer les effets des traumatismes (Salmona, 2013, p. 316).


Le potentiel thérapeutique de la fiction dépend de la manière dont les histoires invitent à la complicité de l’auditeur ou du lecteur par la proximité intime qu'elles établissent avec les luttes d’autres personnes ainsi que la contextualisation potentielle de ses propres schémas (Brooks, 1994, p. 67). Alors que les survivants découvrent généralement leur propre éthique et leurs propres moyens de gérer l'ESPT, avec des comportements incompréhensibles pour ceux qui les entourent (Salmona, 2013, p. 195-196), Millenium peut aider les lecteurs à reconnaître de tels modèles de comportement et à les relier à des histoires non reconnues. L'analyse de Millenium à la lumière des découvertes de Salmona sur la mémoire traumatique donne un aperçu des approches biblio-thérapeutiques de la littérature, à la fois comme outil social et pour favoriser la guérison individuelle. Je ne dis pas que Larsson ait eu en aucune façon connaissance du travail de Salmona (ce n'était certainement pas le cas), ni qu’il comprenait les découvertes neurologiques sur lesquelles son travail est basé. Je me permets cependant de dire qu'il a saisi les mécanismes de la mémoire traumatique dans leurs implications individuelles et sociales, et aussi qu'il a découvert comment les rendre manifestement évidents à un grand nombre de personnes. Apprendre à lire et enseigner des romans dans le but de comprendre les traumatismes peut aider les professionnels et les survivants. L'utilisation de romans captivants comme celui de Larsson (qui nécessitent peu d'efforts par rapport aux articles de revues de neurologie à comité de lecture) peut être un moyen d'accroître la sensibilisation et d'approfondir les connaissances, dans un monde où la mémoire traumatique est gravement ignorée ou mal comprise. 


Dans la tradition du roman noir nordique, Larsson utilise les intrigues de la fiction policière pour éclairer les problèmes sociaux (Forshaw, 2012; Bergman, 2014). Sa juxtaposition de détails mimétiques méticuleux et d'hyperboles sensationnalistes situe le lecteur loin du réel. La capacité de la littérature à s'écarter du réel pour mieux le représenter, en véhiculant des réalités complexes et non reconnues qui existent dans des états émotionnels non verbaux, en fait un outil idéal pour dénoncer et combattre l'oppression, et combler les lacunes de ce que la société reconnaît (Roussos, 2007).


Les horreurs hyperboliques de Larsson situent le lecteur dans l’univers mental et social de Salander. Les états intérieurs de Salander sont illustrés à travers la violence crue qui a colonisé sa vie (terme utilisé par Salmona [2013, p. 168], également par Roussos [2007]). Ceci est comparable à la façon dont les littératures postcoloniales, indigènes et afro-américaines comblent les vides de la mémoire historique traumatique, en privilégiant des techniques telles que le réalisme magique pour représenter des horreurs qui ne peuvent être exprimées à travers une mimésis stricte, et en découvrant ou réinventant des vérités qui ne peuvent être situées! dans des sources historiques, des cultures et des langues perdues. Les romans de Toni Morrison en sont emblématiques. Bien que les techniques choisies soient très différentes (tout comme leurs positions sur le sujet), ses écrits et ceux de Larsson utilisent des hyperboles sensationnalistes pour incarner des réalités émotionnelles qui ne peuvent pas être exprimées à travers un langage et un discours ordinaires déterminés par la domination. Les deux mettent en évidence le traumatisme comme un déterminant socio-historique et individuel.

L'attention méticuleuse de Larsson aux détails correspond aux états mentaux de Salander, y compris son hypervigilance, et met l'accent sur ses schémas anesthésiants, dissociatifs et à la recherche de dangers. Selon Salmona, la majorité des survivants vivent dans un monde de souvenirs traumatiques superposés qui ne peuvent être traduits en récit. Que l’accent soit mis sur le souvenir ou l’oubli, les souvenirs fragmentés et les déclencheurs qui leurs sont associés colonisent la vie des survivants. La guérison consiste à reconstituer une mémoire narrative qui peut être contextualisée et comprise. En ce qui concerne la méthode thérapeutique, dans laquelle Salmona s'est perfectionnée, les lacunes de la mémoire sont comblées grâce au survivant et au thérapeute qui réassemblent minutieusement des fragments épars de souvenirs, de cauchemars et de symptômes tels que compulsions, phobies, aversions à certains moments, à certains lieux, à certains sons, etc. Cela se distingue de la psychanalyse de plusieurs manières, peut-être avant tout parce que cette méthode thérapeutique est combinée avec une prise de conscience de la façon dont la société ne parvient pas à protéger les plus vulnérables et comment les cycles de violence perdurent. Il fournit également un modèle qui s'applique à presque tous les survivants - la réponse normale face à l'impensable.


L'héritage persistant du traumatisme


La plus grande étude jamais menée sur les traumatismes de l'enfance, l'étude des expériences défavorables de l'enfance (ACE) (1995-1997), ne laisse aucun doute sur les effets d'un traumatisme précoce sur la santé ultérieure. Dans l'étude ACE, sur les 17 337 adultes (Américains de la classe moyenne à supérieure) de la Health Maintenance Organisation (HMO, littéralement Organisation de maintien de la santé), 22% ont été victimes de violences sexuelles pendant leur enfance ; en outre, la principale cause de leurs problèmes de santé à 55 ans était la négligence ou les mauvais traitements dans les premières années de leur vie. Ceux qui avaient subi des expériences négatives dans l'enfance couraient un risque significativement plus élevé de troubles physiques et psychologiques, de toxicomanie, de suicide ; les comportements sexuels à risque étaient également beaucoup plus répandus, en particulier chez les femmes (Hillis, Anda, Felitti et Marchbanks, 2001).


Le trouble de stress post-traumatique (ESPT) causé par les violences sexuelles pendant l'enfance est similaire à l'ESPT après un combat et une torture prolongée, ces derniers étant ensemble les plus dévastateurs psychologiquement ; le premier est distinct en ce qu'il n'est le plus souvent pas reconnu et que la majorité des auteurs sont ceux qui devraient protéger et élever la victime (Salmona, 2013, p. 52, 130-132, 220). Les modèles de comportement associés à l'ESPT comprennent les re-victimisations et les contacts avec les agresseurs, la dissociation et la recherche du danger. Les conséquences de diagnostics inexacts résultant d'une incapacité à détecter les violences sexuelles pendant l'enfance conduisent non seulement à des traitements inadéquats (durant souvent toute la vie), mais aussi à ce que des auteurs de violences, narcissiques et charmeurs semblant irréprochables, restent libres (Salmona, 2013, p. 261) ; il arrive aussi que des personnes protectrices moins éloquentes soient accusés à tort. Dans la mesure où un nombre faible mais significatif de victimes de violence deviennent des agresseurs, cela alimente le cycle. D'après les recherches de Salmona (bien que ce soit certes un point controversé), il y a peu de chances que quelqu'un devienne un agresseur s’il n’a pas été maltraité. Cela est dû aux mécanismes neurologiques de la mémoire traumatique, et les études sur les nourrissons suggèrent que l'empathie est un trait humain naturel et universel (ils ne sont pas nés monstres, mais le deviennent). Elle a également montré que si les deux subissent des violences, les hommes sont incités à commettre des violences et les femmes formatées à en subir. Comprendre ce modèle grâce à la reconnaissance de la mémoire traumatique peut contribuer énormément à la guérison individuelle et sociétale, ainsi qu'à l'égalité. Il coïncide avec le schéma décrit par Graham (1994), dans lequel les relations ordinaires homme-femme, amoureuses ou autres, sont déterminées par l'exploitation et la dépendance, cette norme invisible par son omniprésence (l'idée qu'elle est naturelle). En d'autres termes, les comportements et relations « normales » entre hommes et femmes sont le résultat d'un modèle de  type victime/agresseur, tout comme la culture du viol est la norme de la romance et de la masculinité dominantes. Cela est évident dans la sexualisation de la violence par la pornographie, bien que Graham discute de facettes plus subtiles et omniprésentes. Graham suggère que le syndrome de Stockholm est au cœur du modèle de double comportement qui régit la société. Ce qui est considéré comme un comportement féminin est un phénomène lié au traumatisme et à la peur, et la masculinité conventionnelle est basée sur le rôle de l’agresseur. Bien que certains ne poussent pas cette analyse aussi loin que Graham, elle est certainement pertinente pour l’analyse du rôle largement non reconnu du traumatisme dans le façonnement de la société. Salmona va encore plus loin, en démontrant comment ces rôles sont ancrés dans la mémoire traumatique.


Accro à la peur


La protagoniste de Larsson, Salander, pourrait choisir d’éviter bon nombre des dangers et des risques qui caractérisent sa vie, mais les cherche et les accepte. Cela peut être considéré comme un instrument d'intrigue pour augmenter le suspense, propulsant le roman vers l'avant à travers l'accumulation de dangers. Cependant, à la lumière du genre noir nordique et des théories de Salmona, il semble que Larsson crée une prise de conscience sociale en même temps qu'une intrigue.


Les comportements à risque sont largement mal compris et négligés dans la prise de conscience de l'ESPT et sont un élément clé de ce que Salmona identifie comme la mémoire traumatique. Les mécanismes neurologiques sont liés à l'anesthésie émotionnelle (la dissociation). Une réaction émotionnelle normale, face à un danger mortel, est la paralysie de la psyché (la sidération), comme un animal « faisant le mort ». La dissociation se produit lorsque la sécrétion d’adrénaline et de cortisol (hormones de stress) est trop élevée ce qui risquerait d’entraîner la mort autrement. Comme un court-circuit électrique, le système s’arrête ; l’hippocampe cérébral (responsable du récit) est coupé de l’amygdale (« système d’alarme »), qui piège le souvenir de la violence sous la forme d'une émotion brute, qui ne peut plus être rappelée selon un récit cohérent. Seule la terreur demeure. C'est une réponse normale et habituelle du cerveau humain.


En termes simples, les comportements à risque renouvellent la dose d'adrénaline et de cortisol, à laquelle l'organisme est devenu accro. La seule façon d’échapper à la mémoire traumatique immédiatement est de l’anesthésier par dissociation. La dissociation, lors d'un événement traumatique, et longtemps après, est fréquemment citée par les survivants. Le pont entre la neurologie et la sociologie a rarement été fait ; c’est l'originalité et l’importance de la description de la mémoire traumatique par Salmona.


Si, d'une part, les survivants semblent courir des dangers présentant une similitude frappante avec le traumatisme d'origine, ils ont également mis en place des boucliers autour de leur vie afin de naviguer à travers le champ de mines. Dans l'ESPT, il est bien connu que de petites choses peuvent déclencher un souvenir, une émotion, une anxiété, revivre les terreurs endurées. Encore une fois, la manière dont ces déclencheurs peuvent être utilisés pour reconstruire un récit est moins discutée.


On dit souvent aux survivants d'oublier le passé et de continuer leur vie et de bâtir leur vie sur la pointe des pieds autour des déclencheurs. L'approche de Salmona est à l'opposé, utilisant les déclencheurs pour accéder aux souvenirs coupés de la partie narrative du cerveau. La mémoire traumatique est une bombe prête à exploser à tout moment. Les comportements à risque et les conduites d'évitement sont les deux faces d'une même médaille. Les émotions et les sensations sont souvent incontrôlables et incompréhensibles pour les survivants, ce qui les fait se sentir étrangers à eux-mêmes et au monde, et mal adaptés à la vie. Ce schéma peut néanmoins être contré par une reconnaissance détaillée du traumatisme d'origine et de ses symptômes, conduisant le cerveau à se réparer. Les modifications cérébrales liées à la dissociation suite à un traumatisme psychologique sont visibles sur les images par résonance magnétique (IRM) (McFarlane 2010; Shin, 2006). Bon nombre des études neurologiques qui ont contribué aux découvertes de Salmona ont été menées aux États-Unis, mais ces articles hautement spécialisés sont largement ignorés.


Revenant à Larsson et à sa protagoniste Lisbeth Salander, les critiques des représentations de Larsson de la violence crue sous prétexte qu'elles peuvent déclencher l'anxiété des survivants (Ferber, 2012) semblent impliquer une approche « continuez à vivre » - alors que la guérison réelle nécessite l’utilisation de déclencheurs pour retracer les symptômes et les traduire en récits. De cette manière, les descriptions de Larsson peuvent être utiles comme outil biblio-thérapeutique. Ses représentations sont très différentes de la violence sexualisée crue de la pornographie. Les objectifs sont différents, l'un étant l'autonomisation, l'autre la soumission des femmes, et ils ne sont pas représentés sous le même angle.


Naviguer dans le champ de mines


Les survivants montrent fréquemment des capacités étranges qu'ils ont développées pour naviguer dans la conjugaison complexe d'un monde intérieur torturé et d'un monde extérieur indifférent (Salmona, 2013, p. 204). Cela peut être exagéré par Larsson, car les compétences de boxe de Salander lui permettent de vaincre plusieurs hommes de grande taille, tandis que ses compétences en piratage détournent des millions de dollars de sociétés impitoyables. Salander sauve de nombreuses femmes et certains hommes de la violence et du meurtre, mettant sa propre vie en danger. En effet, Salander se livre à une variété de comportements à risque, y compris la fraude majeure sur Internet, le blanchiment d'argent, le vol, la multiplication des partenaires sexuels, la surconsommation d'alcool, de cigarettes, de drogues dures, et à des confrontations avec des gangs et des criminels armés dans le cadre d'un travail de détective traquant et combattant les plus grands ennemis des femmes en Suède. Son altruisme de super-héros peut s’expliquer, selon les termes de Salmona, comme un renouvellement de la dissociation par des comportements à risque, s’anesthésiant efficacement avec les substances produites par son propre cerveau.


Afin de comprendre les schémas typiques de la réponse des survivants au traumatisme à la lumière des phénomènes neurologiques décrits ci-dessus, je discuterai du passé traumatisant que Larsson crée pour Salander et de ses conséquences ultérieures dans la vie. Encore une fois, Larsson sensationnalise et peut-être simplifie les événements avec une dichotomie entre le bien et le mal ; pourtant, cette clarté du contenu peut être essentielle pour suggérer des idées qui sont en effet complexes. Dans le monde réel, les victimes de violences sexuelles sont blâmées pour leurs symptômes et on leur dit de continuer à vivre ; peu de personnes veulent savoir ce qui leur est arrivé. Invisibles, les victimes vivent en marge, se détruisent (ou moins souvent détruisent les autres), meurent tranquillement (évitement) ou sortent avec fracas (risque).


L'utilité de la fiction réside dans la création de personnages que les lecteurs ont envie de connaître, rentrant ainsi dans l'intimité des victimes de violences d'un point de vue dépourvu de danger. En la créant comme une super-héroïne, objet d'envie, peut-être autant que de pitié, Larsson ne néglige pas pour autant de montrer les tourments intérieurs, les comportements bizarres de Salander ou comment elle est née. C'est le cheval de Troie que Wittig a décrit : les lecteurs pensent qu'ils reçoivent le cadeau d'un roman policier séduisant, sans savoir quels messages vont se faufiler dans la nuit. Conformément à la conscience sociale qui caractérise le genre nordique noir, ces messages révèlent comment les comportements étranges des victimes (liés aux traumatismes) s'associent à l'inégalité des sexes, assurant le manque de protection pour les plus vulnérables de la société. Pour le montrer, Larsson (qui a une formation de journaliste d’investigation) propose des descriptions graphiques de l’enfance de Salander, y compris des fragments de mémoire traumatique, tels qu'elle les vit constamment à l’arrière-plan de son esprit. Bien qu'il puisse simplifier ou exagérer, Larsson attire certainement l'attention sur les réalités clés de la façon dont les violences et les traumatismes fonctionnent comme une tragédie individuelle et sociale persistante.


Après avoir émergé d’une enfance et une adolescence à subir des tortures au sein d'une unité psychiatrique, Salander se retrouve sous la tutelle du bienfaisant avocat Holger Palmgren. Suite à son l'accident vasculaire cérébral de ce dernier, elle est soumise à un nouveau tuteur, Nils Bjurman. Salander réussit maintenant dans son travail pour un cabinet d’enquêtes privées, dont le patron la respecte en tant qu’enquêteur principal du cabinet et tolère ses excentricités. Néanmoins, Bjurman fait valoir son droit légal de retenir son très bon salaire. Afin d'accéder à son propre argent, elle est obligée de lui faire une fellation. Lors de la visite obligatoire suivante, elle lui laisse l’occasion de la violer tout en le filmant à son insu. Cependant, elle n'utilise pas cette preuve contre lui sur le moment, mais l'immobilise et tatoue sur son ventre qu'il est un violeur. Ici, c'est le violeur qui est littéralement marqué à vie. Les actes de Salander peuvent avoir du sens de la part de quelqu'un qui a été écarté par le système judiciaire dans le passé. Cependant, aller jusqu'à permettre un viol de se produire et ne pas rendre public les preuves formelles peut sembler suffisamment incroyable pour discréditer d’une autre manière ces romans « journalistiques » (y compris une contextualisation réaliste des noms, des dates, des lieux). Les comportements de Salander sont néanmoins acceptés par les lecteurs, suggérant qu’ils sentent une vérité derrière l’hyperbole. Cela pourrait être lié à la façon dont ses actes correspondent à des schémas de comportement que beaucoup de gens reconnaissent mais ne comprennent pas, qui sont expliqués par Salmona comme des réponses neurologiques reliées au traumatisme. En particulier, la mémoire traumatique est à l’origine de la répétition de violences avec une dépendance aux substances anesthésiantes produites par le cerveau. Selon cette théorie, Salander traite sa propre mémoire traumatique en revivant la violence et en retrouvant la dissociation (anesthésie). Cela ne suggère en aucun cas que les victimes souhaitent être violées, ni qu'il s'agit d'un modèle nécessaire et incurable. Au contraire, la reconnaissance de la mémoire traumatique et de l'amnésie peut réduire la culpabilité et le blâme (chez la victime elle-même et son entourage) et permettre à la victime de se concentrer sur la reconstitution du passé afin de le surmonter afin qu'elle ne soit plus maltraitée. La non-reconnaissance des raisons pour lesquelles les survivants se mettent souvent en danger conduit plutôt à des cycles de violence, de culpabilité et d'incompréhension, consistant à blâmer la victime, plutôt que de contextualiser et de reconstituer l'injustice de ses expériences passées en les traduisant en récit, en lieu et place d'une peur brute semblable à la mort. Le but ici n'est pas de faire la psychanalyse d'un personnage de fiction, mais plutôt de suggérer comment Larsson (en tant que féministe déterminé à exposer les maux sociaux) relie les traumatismes de l'enfance et les comportements adultes « étranges » (en fait la réponse normale à des actes anormaux et aberrants), d'une manière qui peut être utilisée pour obtenir prise de conscience et guérison.


Chemins basés sur le sexe


L'amnésie traumatique concerne les deux sexes, bien que ses conséquences soient influencées par les rôles sociétaux attribuant la violence aux hommes et la victimisation aux femmes (Salmona, 2013, p. 257). Les agresseurs présentent fréquemment un trouble de la personnalité narcissique (NPD), plus fréquent chez les hommes (Grijalva et al., 2014). Cela se caractérise par un manque d'empathie et l'utilisation d'inversions pour éviter d'être démasqués. Selon Salmona, bien que tous les agresseurs ne soient pas des narcissiques ou des psychopathes, tous ont été soumis à une forme de traumatisme. Certains peuvent avoir fait l'expérience d'un soulagement obtenu par l’instrumentalisation d'autres personnes, mais le regretter et vouloir changer. Si cependant des mesures ne sont pas prises immédiatement, la dépendance à l'égard des violences envers les autres devient trop grande (encore une fois en raison des « drogues dures » produites par le cerveau) ; il devient impossible de regretter ses actes ou de vouloir changer. Je suis consciente qu'il s'agit d'une perspective controversée. Les arguments de Salmona sont cependant bien étayés (il existe une pléthore d’études neurologiques, ignorées principalement par ceux qui devraient les utiliser pour améliorer la réponse à donner aux victimes). En laissant les preuves convaincantes et abondantes dormir en toute sécurité dans des revues neurologiques, les programmes visent plutôt à aider l'agresseur (généralement de sexe masculin) à se réformer qu'à aider les survivants (femmes et enfants). Les études sur la mémoire traumatique suggèrent qu'en l'absence de reconstruction narrative précoce, la dépendance chimique endogène se manifeste par l'une des deux voies suivantes, agresser ou être agressé ; plus on avance sur ces chemins, plus il est difficile d’en sortir. Ceux qui agressent ont choisi le point de vue privilégié de pousser les autres devant eux à travers le champ de mines, de les faire exploser tout en restant en sécurité. La possibilité qu'ils changent est très mince, car ils ont renoncé à toute capacité d’empathie ; en outre, ils ont cultivé un degré élevé de tromperie, puisqu’ils fondent toute leur vie sur ce scénario. Il est douteux que les auteurs puissent tirer un bénéfice d'une assistance ou même simplement prétendre en tirer un, et en tout cas il est cruel de ne pas donner la priorité aux survivants qui ont choisi de ne pas nuire aux autres.


Le besoin de dissociation et la dépendance à des substances produites dans le cerveau poussent les survivants à devenir à nouveau des victimes ou des auteurs (obtenant un soulagement similaire, qu'ils soient blessés ou qu’ils blessent autrui). Bien que seule une minorité choisisse d'être des auteurs, cela suffit pour alimenter le cycle des violences et des inégalités. De plus, les auteurs légitiment leurs actes par des inversions, notamment en se faisant passer pour les victimes (Salmona, 2013, p. 253).


Au-delà de tout soupçon


Larsson insiste sur le fait que le traumatisme est une force motrice dans la vie de Salander, car les romans se concentrent en grande partie sur le souvenir des maltraitances de son enfance et en retracent les conséquences. L'intrigue qui ouvre la trilogie prépare le terrain pour la reconnaissance des violences sexuelles au sein des familles alors que Salander, avec Blomkvist (journaliste d'investigation pour le magazine de gauche Millenium), a entrepris de résoudre le mystère entourant Harriet Vagner (une jeune femme appartenant à une riche famille propriétaire d’entreprises), qui a disparu de nombreuses années auparavant. Ils découvrent qu'Harriet s'est enfuie après une enfance de violences incestueuses aux mains de son père et de son frère violeur et meurtrier. Le frère, Martin, a également été agressé sexuellement par leur père. La représentation de Larsson coïncide avec la théorie de Salmona (2013, 151-152) : les hommes et les femmes sont encouragés à suivre des voies différentes après des violences, infligeant des préjudices ou subissant des préjudices respectivement. Sachant que justice ne serait pas rendue, Harriet a finalement tué son père en état de légitime défense et s'est échappée. Larsson met en lumière une tragédie sociale largement méconnue : contrairement au stéréotype de la « famille aimante », la plupart des crimes contre les enfants sont commis par leurs propres parents. Tant que les stéréotypes persisteront, il sera encore plus facile pour les agresseurs de se faire passer pour des protecteurs inquiets et de cacher leur identité criminelle à huis clos (ils seront considérés comme héroïques pour avoir enduré le malheur d'avoir des enfants qui sont diagnostiqués bipolaires, ayant des TOC, des troubles des apprentissages...). C'est particulièrement vrai si les parents sont riches, instruits et blancs.


Dans le deuxième roman, La Fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette (2009), Larsson attire l'attention sur le renversement par lequel la victime est amenée à paraître folle tandis que l'agresseur se fait passer pour une victime. Une fille, capturée et retenue dans une pièce sombre, rejoue mentalement un épisode du passé lorsqu'elle a jeté une brique de lait remplie d'essence sur un homme à l'intérieur d'une voiture et lui a jeté une allumette enflammée. Larsson informe par la suite les lecteurs de la séquestration tout au long de l'enfance de Salander en raison d'un complot entre « la Section » (services secrets suédois) et le Dr Teleborian, un psychiatre pédophile. En faisant disparaître Salander, la Section protège Zalachenko (Zala), un ancien transfuge soviétique qui est également le père biologique de Salander. Les structures de pouvoir conspirent pour protéger les agresseurs, en particulier les hommes occupant des postes importants. La dichotomie Salander/Zalachenko illustre les espaces intermédiaires entre les structures de pouvoir dominées par les hommes et la mémoire traumatique, ainsi que la double voie qui en résulte : infliger des dommages ou en subir.


Comprendre le traumatisme de Salander repose sur les implications psychologiques et sociologiques du narcissisme. Millenium dépeint un éventail de criminels psychopathes et narcissiques et leurs hommes de main. Initialement source d’informations vitales sur les opérations de renseignement de l’Union de la République socialiste soviétique (URSS), Zala commence à faire du trafic d’esclaves sexuels. Il rencontre une femme de 17 ans qui tombe enceinte de jumeaux, dont Lisbeth (Salander). Bien que souvent absent, Zala ressurgit fréquemment pendant l’enfance de Salander, la terrorisant en exerçant sur sa mère des violences si graves qu’elle finira par en mourir. Lisbeth essaie de sauver sa mère et ce n'est qu'après que les autorités ont refusé à plusieurs reprises d'intervenir qu'elle a tenté de mettre le feu à son père. Cela peut sembler insensé, mais il s’agit, dans les circonstances, d’une tentative rationnelle de sauver la vie de sa mère. Les autorités enferment Salander préadolescente dans un service psychiatrique. La mère de Salander souffre d'hémorragies cérébrales qui nécessitent son hospitalisation permanente et provoquent finalement sa mort. Zala est autorisé à s'éloigner, mais souffre de graves blessures causées par l'incendie et perd un pied.


Beaucoup plus tard, Zala finit par tirer sur Salander et la fait enterrer, mais elle sort littéralement de la tombe et le blesse avec une hache. Dans le troisième roman, La Reine dans la palais des courants d'air (2010), ils se retrouvent tous les deux dans le même hôpital (encore une fois, les survivants ne sont pas protégés - dans la vraie vie, les enfants sont souvent renvoyés par les tribunaux à leurs agresseurs). Bien que Salander ait agi en état de légitime défense, c'est elle qui est accusée de meurtre (inversion). Teleborian propose un faux examen psychiatrique et recommande que Salander soit internée en psychiatrie sans procès (les puissants utilisent la loi pour soutenir leurs propres perversions). Il l’accuse d'être psychopathe (p. 250), encore une inversion : plus tard, Teleborian est arrêté pour possession d’images pédo-pornographiques trouvées sur son ordinateur par Salander et ses amis hackers. Il est l'un des nombreux agresseurs dépeints par Larsson qui malgré d'innom-brables crimes s'en sortent sous le couvert de leur respectable identité professionnelle.


Les représentations fictives de Larsson correspondent à des découvertes sociologiques suggérant que de nombreux psychopathes mènent des carrières professionnelles très réussies dans lesquelles leurs troubles deviennent des atouts pour eux (Babiak et Hare, 2006). C'est là encore un cas de renversement, car leurs victimes sont considérées comme inférieures, dans leur vie professionnelle ou en dehors ailleurs, même lorsqu'elles mènent une vie éthique. La satisfaction des psychopathes et des narcissiques prend racine dans le traitement de leur mémoire traumatique, en changeant de rôle pour ne plus être la victime, adhérant ainsi pleinement à la loi du plus fort (Salmona, 2013, p. 251, 267). Les rôles sont répartis différemment, le script ne change pas.


Salander est accusée à plusieurs reprises de crimes qu'elle n'a pas commis. Elle est accusée du meurtre, non seulement de Zala et de son tuteur violeur Bjurman, mais aussi d'un jeune couple enquêtant sur le trafic sexuel. Les discours officiels sur Salander qui la décrivent comme une jeune femme violente, instable et psychotique avec des antécédents de prostitution - construisent autour d’elle un récit qui n’est pas le sien et qui ne correspond en rien à sa personnalité réelle. Que ce soit en privé au cours des violences qu'elles subissent ou en public, les victimes sont assignées dans des rôles, leur individualité et leur humanité sont ignorées, brisées, rejetées. Larsson souligne à quel point les survivants sont mal représentés et mal compris, assignés dans des rôles qui n'ont rien à voir avec qui ils sont vraiment, et souvent forcés de jouer en tant qu'esclaves dans les scénarios de leurs agresseurs (syndrome de Stockholm) pour traiter leurs souvenirs traumatiques.


La dichotomie entre le bien et le mal que Larsson établit entre Salander et Zala souscrit aux conventions du genre à suspense : les deux ont des pouvoirs presque surhumains, ils se poursuivent jusqu'à ce que le bien finisse par triompher ; même la filiation entre les deux est prévisible (Star Wars, etc.). Zala est un méchant stéréotypé, un espion russe et un gangster sans nuances dans sa psychopathie. Selon Salmona, le survivant et l'agresseur habitent un monde déterminé par la mémoire traumatique et les solutions dichotomiques proposées (en fonction de leur sexe). Larsson fait valoir ses arguments de manière claire et accessible : les femmes et les enfants ne sont pas protégés contre les violences sexuelles, alors qu’elles constituent un crime très lourd de conséquences pour les individus et la société. Tant que les violences seront dissimulées, la société ne pourra jamais être égalitaire. Pourtant, il va plus loin en faisant du traumatisme et de ses conséquences un élément central de la question de l'égalité. Larsson présente deux facteurs imbriqués qui vont à l'encontre de l’égalité : la mémoire traumatique et l’inversion.


Mythes, inversions et stéréotypes


Un obstacle important à la protection des victimes dans la vie réelle, également souligné par Larsson, est le mythe selon lequel les lieux où les enfants sont censés être protégés et aimés sont les plus sûrs. Quatre-vingt-dix pour cent des enfants victimes de violences sexuelles connaissent leur agresseur, et seulement 10% signalent les violences à un adulte potentiellement utile (Finkelhor, 2012). La classification des victimes en tant que menteuses ou déviantes sexuelles est un héritage permanent, ce renversement contribuant à un taux très faible de poursuites pour les crimes sexuels commis contre des enfants (la forme la plus traumatisante), conformément à la tendance générale pour les auteurs de violences sexuelles.


En Suède, le taux de viols signalés est le plus élevé d'Europe, peut-être en raison des spécificités de la qualification des crimes et d'une plus grande volonté des victimes de s'exprimer. Pourtant, la Suède n'a qu'un taux de condamnation de 12% dans les procès pour viol (Brottsförebyggande rådet, 2016), ce qui suggère que les victimes ne sont pas crues. Les romans de Larsson insistent sur ce point, car Salander depuis son enfance a été accusée de mentir et de manipuler quand elle tentait de se protéger et de défendre les autres. En collaboration avec les services secrets suédois, le Dr Teleborian réussit à étouffer la menace à la sécurité de l'État représentée par la jeune Salander si elle révélait l'existence de Zala. Les responsables des services secrets sont conscients de l’intelligence géniale et de l’intransigeance de Salander et intègrent sciemment Teleborian. Son programme de torture sous prétexte de soins est conçu, sinon pour la tuer, du moins pour la mettre hors d'état de nuire, et à bien des égard il y réussit, comme le montrent ses comportements asociaux et déviants. Teleborian fait son travail et tire du plaisir de son contrôle total sur la jeune fille attachée au lit. Pour certains, malgré son génie mathématique et son pragmatisme en tant que hacker de renommée mondiale, Salander semble mentalement attardée (un renversement artificiel et un phénomène courant chez les survivants).


Après avoir tenté d’assassiner Salander, Zala « expliqua patiemment qu’au contraire, il était victime d’un crime, que c’était en fait Salander qui avait tenté de l’assassiner » (3-90). Il insiste sur ce scénario jusqu'à ce qu'il soit finalement tué par un agent secret mourant qui décide finalement d'agir d’une manière qu'il considère comme éthique (l'agent étant une personne horrible, mais pas narcissique comme Zala). Zala est coaché par ses associés : « Vous êtes une victime, et il est important que nous veillions à ce que ce soit l’image présentée à la presse » (La Reine dans la palais des courants d'air, p. 91). Teleborian accuse Salander d'être manipulatrice (La Reine dans la palais des courants d'air, p. 250) tout en prétendant être un professionnel de la santé attentionné. Cependant le neurochirurgien Jonasson n'est pas dupe et, bien qu'il ne suive généralement pas les règles (les bons ne le font jamais ici), il prétend être « tenu d'observer les procédures bureaucratiques » (La Reine, p. 251) et refuse ainsi l'accès de Teleborian aux soins psychiatriques de Salander. Pour Jonasson il est évident que le discours de « Teleborian contredit la propre idée qu’il s’est faite sur Salander » (La Reine, p. 250). Teleborian, par exemple, rapporte : « Elle manque d'empathie et, à bien des égards, peut être décrite comme une sociopathe » (La Reine, p. 368), alors qu'elle passe sa vie à secourir des victimes et à prendre soin de sa mère handicapée et de son ancien tuteur vieillissant, Holger Palmgren ; et Teleborian la diagnostique plus tard comme « davantage une psychopathe égomaniaque » (La Fille qui rêvait d'un bidon d'essence, p. 369), ce qui est clairement ce qu'il est lui-même. Cependant, les stéréotypes sociaux contribuent à confirmer ses mensonges, car son comportement charmeur et sympathique contraste avec la position apparemment agressive et antisociale de Salander. Pour combattre ces stéréotypes, il est essentiel de comprendre la dynamique narcissique/survivante (un des principaux sous-produits de la mémoire traumatique).


Larsson dépeint les agresseurs narcissiques et les survivants héroïques qui prennent des risques comme des faces opposées d'une même pièce psychologique, correspondant à la théorie de Salmona selon laquelle les deux comportements sont enracinés dans la mémoire traumatique. Zala présente des comportements caractéristiques d'un trouble narcissique de la personnalité, comme la tromperie et la manipulation : alors qu'il faisait l'objet d'une enquête pour tentative de meurtre sur Salander, tout en la présentant comme la criminelle, il « ressentit une exaltation soudaine et aurait éclaté de rire » (La Reine, p. 93). Il laisse entendre que les blessures par balle de Salander pourraient être expliquées comme un conflit père-fille (La Reine, p. 93), ce qui (bizarrement) contribue à sa défense. Il insiste sur le fait que, puisque la police secrète est « trop sensible pour la tuer », Salander doit « disparaître ... être déclarée invalide ... être internée dans un établissement psychiatrique à vie » (La Reine, p. 94). Faire sur les survivants un diagnostic de troubles innés tout en ne tenant pas compte de leur traumatisme (démarche habituelle selon l'étude ACE), les réduit en fait au silence en niant ce qu'ils ont vécu et en rejetant leurs symptômes comme faisant en quelque sorte partie intégrante d'eux. Les troubles psychologiques sont les seuls pour lesquels une cause est rarement recherchée ; quand quelqu'un saigne, les médecins recherchent le couteau qui l'a coupé. Tout en ignorant les symptômes évidents de la mémoire traumatique ou de la catégorie plus large de l'ESPT, ils sont étiquetés et médicamentés ; très souvent, ils ne sont pas eux-mêmes conscients de leur passé (amnésie traumatique). C'est à travers les symptômes que ce passé peut être reconstitué, traduit en récit et définitivement surmonté ; les médicaments tels que les neuroleptiques empêchent l'accès à ce passé. Un autre obstacle est la manière dont les narcissiques construisent le récit, en niant et en retournant la situation des survivants, car ils sont experts en tromperie et jouissent d'une position sociale plus élevée. Bien souvent, les parents abusifs vivent jusqu'à un âge avancé en bonne santé, tandis que leurs enfants peuvent mourir d'une crise cardiaque tôt dans leur vie - les agresseurs utilisent d'autres personnes pour traiter la mémoire traumatique à leur place, les poussant devant eux dans le champ de mines, le rendant ainsi sans danger pour eux.


La plupart des narcissiques (contrairement aux psychopathes) dépensent beaucoup d'énergie pour éviter d’être repérés, développant des stratégies élaborées pour ressembler à des citoyens exemplaires alors que leurs victimes semblent folles, malades, inaptes (Salmona, 2013, pp. 235-256). Larsson insiste sur le fait que c'est souvent l'homme le moins soupçonné, le plus charmant, qui est en réalité le narcissique, et que les hommes qui sont en apparence les plus agressifs ou semblent les suspects les plus probables peuvent certes être des personnes épouvantables (misogynes, etc.), mais ne correspondant pas à la pathologie spécifique du trouble de la personnalité narcissique. Quand Erika Berger est cyber-harcelée puis traquée, le principal suspect, l'arrogant et misogyne Holms, se révèle innocent de cette violence, tandis que l'obséquieux Fredriksson est le coupable insoupçonné (La Reine, p. 571).


Les Vanger dans Les hommes qui n'aimaient pas les femmes, semblent être une famille respectable, mais la violence dans et hors de leurs rangs est monnaie courante. Comment Martin Vanger a-t-il pu échapper à la justice en ayant commis autant de meurtres ? Même Salander ne pouvait le comprendre  au début : « Elle pouvait à peine imaginer les horreurs qui avaient dû se dérouler dans le sous-sol de Martin Vanger, au milieu de cet endroit idyllique et bien ordonné » (Les hommes qui n'aimaient pas les femmes, p. 506). Les familles font par leur propre organisation imaginer quelque chose de bien ordonné et d'idyllique, surtout quand elles sont riches. Les meurtres sont également une question de classe : « Ses victimes étaient souvent de nouvelles arrivantes, des jeunes femmes immigrées qui n'avaient ni amis ni contacts sociaux en Suède. Il y avait aussi des prostituées et des exclues sociales, avec des problèmes de drogue ou autres dans leur milieu » (Les hommes qui n'aimaient pas les femmes, p. 506). Comme il est bien connu que la majorité des femmes prostituées ont subi des violences sexuelles pendant leur enfance (Bindel, 2017 ; Farley, 2010), Larsson attire à nouveau l'attention sur la poly-victimisation.


Après que Salander ait vu Martin Vanger mourir, elle trouve le dossier où il recense ses victimes potentielles ; sa réaction met en évidence que Larsson comprend la désindividualisation des crimes misogynes : « Il n'avait tué qu'une fraction de ces femmes, mais chaque femme qui s'approchait de lui était une victime potentielle » (Les hommes qui n'aimaient pas les femmes, p. 507). Tout comme les psychopathes et les narcissiques ne sont pas des monstres inhumains, mais plutôt des agglomérats de violences passées ayant des conséquences neurologiques et sociales (basées sur le sexe), les victimes ne sont pas seulement des individus malchanceux ; toutes sont le produit d'une mémoire traumatique. Salander détruit ce catalogue ainsi que les photographies des victimes torturées conservées comme souvenirs, considérant que le simple fait des les voir est une perpétuation de la violence misogyne et donc de l'inégalité (même si elles devaient être utilisées comme preuves). Salander a perdu confiance dans le système depuis longtemps et ne participera pas à une enquête policière. Sa méfiance à l'égard de l'autorité se résume au mieux dans les mots de Palmgren : « Par principe, notre cliente ne parle pas à la police ou à d'autres personnes ayant autorité, et encore moins aux psychiatres. La raison en est simple. À chaque fois elle a été punie parce que les fonctionnaires du gouvernement avaient décidé que Zala était plus important qu'elle » (La Reine, p. 736). Ne cherchant pas à comprendre les fondements de ses comportements, tant en termes de traumatisme que d'inégalité, la police interprète ses refus de coopérer comme un signe de déficience mentale, de folie ou de retard (La Reine, p. 627). De même, Blomkvist ne comprend pas que Salander coupe toute relation avec lui après des moments qui auraient dû les rapprocher, dans le cadre d'une intimité mutuellement satisfaisante.


Un handicap caché


Des relations saines peuvent être peu familières et menaçantes pour les survivants, qui choisissent à la place (comme Salander) les frissons anesthésiants liés à la multiplication des partenaires sexuels. Soumis à toutes sortes d'inversions et anesthésiés par les cycles de violence qu'ils offrent, de nombreux survivants trouvent paradoxalement qu'aller au delà de ce miroir déformant est une expérience effrayante. Comme ils vivent constamment dans un champ de mines (l'alarme amygdale sonne), les dangers réels ne sont pas plus menaçants que ceux qu'ils perçoivent. De même, une relation saine peut sembler plus effrayante qu'une relation violente. Grâce à des mécanismes de survie qui ont leur origine dans la mémoire traumatique, les réactions des survivants ont été inversées. Larsson illustre clairement ce point en ce qui concerne la relation de Salander avec Blomkvist : « Son problème était qu'elle ne pouvait pas interpréter ses propres sentiments pour lui... elle lui parlait d'elle d'une manière qu'elle n'aurait jamais imaginé avec quelqu'un d'autre, même menacée de mort. Cela l'effrayait et la faisait se sentir nue et vulnérable, à sa merci » (Les hommes qui n'aimaient pas les femmes, p. 636).

De même, sur leur amitié amoureuse : « Elle n'avait aucune idée de la façon dont cela s'était passé ni de la façon dont elle devait y faire face » (Les hommes qui n'aimaient pas les femmes, p. 637). Elle devient plus réservée et s'éloigne de Blomkvist dans la majeure partie des deux romans suivants. « Lorsqu'il lui demanda si quelque chose n'allait pas, elle lui jeta un regard neutre et sans complaisance » (Les hommes qui n'aimaient pas les femmes, p. 637). Des sentiments humains normaux n'offrent pas l'anesthésie émotionnelle de la dissociation


C'est une autre facette du fait que les règles du jeu ne sont pas équitables entre ceux qui souffrent du handicap caché de la mémoire traumatique et ceux qui pourraient vouloir se lier d'amitié avec eux ou les aider. Les vérités inconfortables qui se cachent derrière des comportements dissociatifs et à risque permettent aux systèmes judiciaire, médical et social de qualifier aisément ces comportement (c'est à dire de blâmer la victime). Conformément au genre noir nordique, certains aspects du modèle social-démocrate suédois sont les principales cibles de Larsson : deux des principaux agresseurs de Salander sont ses protecteurs nommés par l'État, tandis que le troisième (son père biologique) est autorisé à exercer des violences sur elle et sur sa mère parce qu'il est de mèche avec les services secrets de l'État.


Loups habillés en mouton


La majorité des violences sexuelles commises pendant l'enfance se produisent au domicile de l'enfant, l'idée que le foyer est un endroit sûr par opposition au monde dangereux « de l'extérieur » est un mythe. Le mythe soutient qu'il y a de grands méchants loups dans la forêt, mais qu'à la maison, il y a de gentils bergers qui gardent le troupeau. L'idée que l'ennemi est « à l'extérieur » dans ce monde dangereux est une pierre angulaire du syndrome de Stockholm, dans lequel le captif s'identifie au ravisseur afin d'assurer sa survie (un mécanisme efficace habituel que la grande majorité des gens, hommes ou femmes, finissent par adopter). Ce mythe est particulièrement néfaste en ce qu'il limite la liberté et les possibilités d'évasion et accroît la dépendance à l'égard des agresseurs ; il persiste pourtant, malgré les preuves formelles que la plupart des auteurs sont connus de leurs victimes. La protection des enfants et des autres groupes les plus vulnérables dépend de la reconnaissance de ces faits ; la société (même dans la Suède socialement progressiste) ne parvient pas à les protéger.

Les critiques sociales de Larsson n'impliquent pas que les violences sexuelles se produisent « même en Suède », mais visent son propre pays scandinave dans ses particularités (dans la tradition du roman noir nordique). En discutant de la désapprobation de Larsson à l'égard du système suédois, Stenport & Alm (2009) soulèvent plusieurs points qui suggèrent que ses romans ne sont pas aussi féministes qu'ils peuvent le paraître. Par exemple, bien qu'il y ait certainement des femmes qui réussissent et des hommes immigrés qui réussissent, les femmes immigrées en sont absentes (Stenport & Alm, 2009, p.166). Elles lui reconnaissent une intention féministe de considérer « la femme en tant qu'individu comme une figure susceptible de remettre le monde à l'endroit » (p.170), mais considèrent cette solution comme inefficace. Bien que l'argument de Stenport & et Alm soit valable – pourquoi discréditer, plutôt que de chercher à améliorer, un système social suédois qui ne fonctionne pas toujours, mais qui est néanmoins conçu pour protéger les plus vulnérables – Larsson évoque les réalités importantes de ceux et celles qui passent à travers les mailles du filet.


Ils échouent en partie à cause de la mémoire traumatique et de la façon dont la société l'ignore ou la surestime. Cela peut expliquer les comportements étranges des survivants, et aussi répondre à la question que peuvent se poser ceux qui n'ont jamais subi de sévices : pourquoi quelqu'un ferait-il une chose aussi horrible ? Comment le peut-il ? Le narcissisme résultant de la maltraitance peut être l'une des réponses à leur perplexité face à l'existence de tels « monstres ». La dichotomie dessinée par Larsson, dans laquelle Salander et Zala s'opposent tout en partageant certaines similitudes, est en résonance avec les théories de Salmona, selon lesquelles le cerveau est câblé de la même manière pour les survivants et les auteurs de crimes, en ce qui concerne la mémoire traumatique. Les êtres humains ne sont pas nés pour être violents mais plutôt pour être compatissants, comme l'ont montré les recherches sur les nourrissons.


Millenium suggère que les intentions progressistes du gouvernement ne se traduisent pas dans la réalité. C'est ce qu'affirme le personnage de Dag (qui écrit un livre sur le trafic sexuel mais qui est assassiné avant d'avoir pu le terminer) : malgré les lois rigoureuses qui l'interdisent, « la Suède est l'un des pays qui importe le plus de prostituées par habitant, de Russie et des pays baltes » (La fille qui rêvait d'un bidon d'essence, p. 101). Il explique que « les jeunes femmes qui font l'objet de la traite sont tellement en bas de l'échelle sociale qu'elles ne présentent aucun intérêt pour le système juridique (La fille qui rêvait d'un bidon d'essence, p. 101). Sur l'ensemble des crimes liés au commerce du sexe, 99,9 % ne sont pas signalés à la police... Une pute est une pute. Elle fait partie du système » (La fille qui rêvait d'un bidon d'essence, p. 105). Les hommes qui haïssent les femmes sont ceux que Larsson attaque ; le gouvernement ne fonctionnera pas comme il est censé le faire tant qu'ils y tiendront des rôles importants, et comme le gouvernement en est truffé, on ne peut pas lui faire confiance (Larsson était pour l'adoption de la loi qui criminalise l'achat mais non la vente de sexe, et aidait de façon importante les femmes à échapper à la prostitution, mais il disait que la loi n'était pas suffisamment appliquée). Alors qu'il est possible que les personnes qui n'ont pas subi de traumatismes ignorent la prévalence parmi nous des narcissiques et des (poly)victimes qui rejouent secrètement des traumatismes pour atténuer les conséquences persistantes des sévices initiaux, ces traumatismes constituent un facteur social déterminant qui contribue non seulement à la violence mais aussi à l'inégalité.


Conclusion


Les conséquences des traumatismes de l'enfance sont profondément ressenties, alors que Salander développe son propre code moral face aux insuffisances de l'ordre législatif et public ordinaire, à savoir l'échec à protéger les femmes et les enfants des violences exercées par des narcissiques qui sont entrés dans leur intimité. Le narcissisme masculin et l'assujettissement féminin sont des normes aggravées et même perpétuées par la mémoire traumatique. Le succès des romans de Larsson suggère un désir du public de se confronter aux injustices niées et réduites au silence, du moins du point de vue sans danger de la fiction. Les lecteurs reconnaissent les fondements du comportement de Salander dans son passé traumatique et peuvent chercher à retrouver des symptômes semblables chez les personnes qui les entourent.

La clarté hyperbolique des romans, le passé féministe et militant de Larsson, et les conventions du roman noir nordique, tout indique un roman engagé (en français dans le texte) pour mettre fin à la violence misogyne. Dans la tradition des femmes guerrières qui se battent pour les femmes évoquée par Larsson (La Reine, p. 1), et la montée des cours d'autodéfense féministes, les personnages féminins ont appris des techniques pour maîtriser physiquement les agresseurs masculins (De Welde, 2012). Pourtant, la défense des victimes n'implique pas seulement la reconnaissance de ce qui leur est arrivé, mais aussi la reconnaissance des conséquences sociales et individuelles dévastatrices et « colonisatrices » du traumatisme comme facteur contribuant à l'inégalité des sexes. L'essentiel n'est pas le pouvoir physique (ici, les femmes gagnent souvent des bagarres avec les hommes), mais plutôt la capacité socialement valorisée de traumatiser, de manipuler et de contrôler. C'est un monde dans lequel la force brute ne compte plus pour beaucoup. Cependant, on peut dire que la domination masculine n'a jamais été fondée sur la force physique ; il est possible que sa persistance soit  ancrée à l'existence de la mémoire traumatique en tant que force motrice du cycle de la violence.


Comme le laisse entendre Larsson, la non-reconnaissance de la combinaison narcissisme masculin/assujetissement féminin comme « traitement » de la mémoire traumatique a un coût élevé en termes individuel et sociétal. La victime se retrouve souvent seule ou dépendante des structures sociales avec des problèmes de santé physique et mentale. Les attitudes et les idées fausses de la société contribuent aux difficultés, qui perdurent même si la victime a rompu le schéma de l'oppression et des violences. Ainsi, Salander ne souhaite pas parler de sa vie ni de son passé avec son avocat, une réaction typique dans une société qui n'est pas prête à comprendre : « Ce n'est pas de sa faute si son père était un sadique et un meurtrier pathologique. Ce n'était pas de sa faute si son frère était un meurtrier. De plus, Dieu merci, personne ne savait qu'il était son frère, ce qui sinon aurait sans aucun doute été retenu contre elle... Et pourtant, c'est sa vie à elle qui allait être bouleversée » (La Reine, p. 243). 

Tant que la compréhension et l'empathie font défaut en ce qui concerne la mémoire traumatique, les institutions sociales ne peuvent pas remplir leur fonction qui est de garantir la sécurité, l'égalité et la justice. Étant donné que les conventions du roman policier exigent que le coupable soit en général le personnage le moins soupçonnable, il serait peut-être naturel de s'intéresser aux familles « aimantes et gentilles », pour éventuellement dévoiler les sombres dessous qui hantent tant de vies.



REMERCIEMENTS :


Dignity remercie les personnes suivantes pour leur temps et leur expertise dans la révision de cet article : Laura S. Brown, Ph.D., psychologue clinique et médico-légale en pratique indépendante, Seattle, États-Unis; Susan Hawthorne, coéditeur, Spinifex Press, Australie ; et Hilda Lloréns, professeur adjoint, sociologie et anthropologie, Université de Rhode Island.


BIOGRAPHIE DE L’AUTEUR :


Kate Rose est professeur à l'Université chinoise des mines et de la technologie, où elle enseigne l'anglais à des étudiants diplômés et de premier cycle et mène des recherches avec le Centre international de sinologie comparée. Elle est également responsable de conférences universitaires internationales et de publications. Avant cela, elle a obtenu un doctorat en littérature comparée de l’Université de Montpellier, France, sur le réalisme magique et la quête de liberté dans les écrits contemporains des femmes françaises et francophones (également thème de son premier livre, Décoloniser l’imaginaire). Elle a développé une approche socio-littéraire décrivant le potentiel de la fiction pour renverser les hiérarchies fondées sur le sexe, notamment en reconnaissant les pleins effets de la violence et des traumatismes sexuels. Au Boston College, elle a été fortement influencée par les cours avec la philosophe féministe radicale Mary Daly. Actuellement, Kate dirige des projets avec des universitaires chinois, y compris des traductions d’écrits de femmes et la publication prochaine d’une anthologie interdisciplinaire, Creative China. Elle enseigne la littérature comparée, l'écriture créative, le théâtre, la communication interculturelle et la sociologie américaine. Son travail continue de se concentrer sur les écrits contemporains du monde entier et leur importance pour la promotion des femmes, dans une perspective comparative et transformatrice. Elle est également romancière, poète et dramaturge. N'hésitez pas à nous contacter: daretotell@yahoo.com.


CITATION RECOMMANDÉE :


Rose, Kate. (2018). Abuse or be abused: Traumatic memory, sex inequality and Millennium as a socio-literary device. Dignity: A Journal of Sexual Exploitation and Violence. Vol. 3, Issue 3, Article 6. https://doi.org/10.23860/dignity.2018.03.03.06 Available at http://digitalcommons.uri.edu/dignity/vol3/iss3/6.




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dimanche 1 novembre 2020

Nouvel article de la Dre Muriel Salmona : Agressions sexuelles, publié chez Dunod, 2020

 

AGRESSIONS SEXUELLES





Dre Muriel Salmona, psychiatre, présidente de l'association Mémoire Traumatique et Victimologie, 

in Aide-mémoire psychotraumatologie en 51 notions M. Kédia, A Sabouraud-Seguin et al. édition Dunod, 2020 3ème ed pp 79-101.




Introduction



Le viol et les autres agressions sexuelles sont des crimes et des délits à l’origine de très graves atteintes aux droits, à la sécurité, à la dignité et à l’intégrité des personnes qui en sont victimes. Depuis plus de vingt ans, que ce soit en temps de paix ou de guerre, les viols sont considérés en droit international et européen comme des traitements cruels, inhumains et dégradants, et de plus en plus comme une forme de torture. Ce sont donc des crimes de premier ordre que les États ont la responsabilité et l’obligation de prévenir et de punir, quel qu’en soit l’auteur. 

Ce sont des violences sexistes et discriminatoires dont les femmes et les filles sont les principales victimes dans un continuum de violences dès leur plus jeune âge (80%) et dont les hommes sont les principaux auteurs (90%) (ONDRP-INSEE, 2017). 

Ces violences sexuelles sont d'une ampleur considérable et touchent tous les âges, toutes les ethnies et tous les groupes socioéconomiques, en tous lieux et dans tous les contextes, mais elles sont commises essentiellement par des proches (90%), et sur les personnes les plus vulnérables : enfants, personnes handicapées, précarisées, marginalisées et traumatisées, ayant déjà été victimes.

Elles font partie des traumatismes les plus sévères et sont associées à des effets néfastes à long terme sur la santé mentale et physique des victimes et sur leur parcours de vie, ce qui en fait un problème de société et de santé publique majeur. 

Longtemps sous-estimées malgré leur gravité, ces violences sexuelles bénéficient d’une impunité quasi-totale qui s’explique par le déni, la loi du silence et les stéréotypes sexistes qui règnent dans la société et qui banalisent les violences en les rendant tolérables, invisibilisent les victimes ou les rendent coupables des crimes qu’elles ont subis. L’immense majorité des victimes ont dû survivre seules sans protection, ni justice, ni réparations, à des violences sexuelles subies le plus souvent de façon répétée dès le plus jeune âge, et aux conséquences psychotraumatiques catastrophiques de ces violences sur leur santé et leur vie, sans accompagnement ni soins spécifiques.

Depuis l’affaire Weinstein aux USA, en octobre 2017, un vent d’espoir s’est levé avec le mouvement mondial de libération de la parole de femmes victimes de violences sexuelles, #MeToo. En s’attaquant au déni et à la loi du silence, il est à l’origine d’un grand élan de solidarité, de reconnaissance et de soutien pour les victimes, et d’une prise de conscience de l’ampleur et de la gravité de ces violences sexuelles. Depuis, la lutte contre ces violences sexistes et sexuelles est devenue une grande cause nationale en France, des réformes et de nouvelles lois ont été votées, et on assiste à une mobilisation des professionnels impliqués dans l’accompagnement des victimes, mais nous partons de si loin que la route sera longue avant que ne puissent s’améliorer la protection et la prise en charge des victimes qu’elle soit médicale, psychologique, judiciaire et socio-économique. 



Les  agressions sexuelles et la loi


Les agressions sexuelles (viols et autres agressions sexuelles) sont des crimes et des délits définis par l'article 222-22 du code pénal : « constitue une agression sexuelle toute atteinte sexuelle commise avec violence, contrainte, menace ou surprise » quelle que soit la nature des relations existant entre l'agresseur et sa victime, y compris s'ils sont unis par les liens du mariage. 

Depuis 2016, elles sont qualifiées d’incestueuses (viols incestueux ou agressions sexuelles incestueuses) quand elles sont commises par des membres de la famille sur des victimes mineures, et cette qualification concerne également les victimes majeures, depuis 2018. 

Violence, contrainte, menace ou surprise désignent les moyens employés par l'auteur pour imposer sa volonté à la victime. Depuis 2010, la contrainte peut être physique ou morale. Depuis 2018, lorsque les faits sont commis sur la personne d'un mineur, la contrainte morale ou la surprise peuvent résulter de la différence d'âge existant entre la victime et l'auteur des faits et de l'autorité de droit ou de fait que celui-ci exerce sur la victime. Cette autorité de fait peut être caractérisée par une différence d'âge significative entre la victime mineure et l'auteur majeur. Et, lorsque les faits sont commis sur la personne d'un mineur de quinze ans, la contrainte morale ou la surprise sont caractérisées par l'abus de la vulnérabilité de la victime ne disposant pas du discernement nécessaire pour ces actes. 

On doit noter la spécificité française du délit dit d’atteinte sexuelle sur mineurs, définie par le fait pour un adulte d’exercer sans violence, contrainte, menace ni surprise, un acte de nature sexuelle avec ou sans pénétration sur la personne d’un mineur de moins de quinze ans, ou de 15 à 18 ans si l’adulte est en position d’autorité ; cette atteinte sexuelle n’est pas alors considérée comme un viol, ni comme une agression sexuelle. En 2017, deux procédures judiciaires impliquant des adultes de 22 et 27 ans ayant pénétré sexuellement deux petites filles de 11 ans ont fait scandale, le procureur pour l’une et la cour d’assises pour l’autre, n’ayant pas qualifié la violence, contrainte, menace ou surprise, n’ont pas considéré qu’il s’agissait de viols. Un seuil d’âge du consentement, en dessous duquel il n’y aurait plus besoin de qualifier la violence, contrainte, menace ou surprise, devait être voté pour que tout acte sexuel commis par un adulte sur un enfant soit automatiquement considéré comme une agression sexuelle ou un viol en cas de pénétration, mais la loi sur les violences sexistes et sexuelles d’août 2018 a renoncé à cette mesure très attendue.

Enfin, lorsque les agressions sexuelles sont commises à l'étranger contre un mineur par un Français ou par une personne résidant habituellement sur le territoire français, la loi française est applicable par dérogation. Constitue également une agression sexuelle le fait de contraindre une personne par la violence, la menace ou la surprise à subir une atteinte sexuelle de la part d'un tiers.


Le viol 


Le viol, ainsi que sa tentative, est un crime jugé en cour d’assises. Il est défini par l'article 222-23 du code pénal comme « Tout acte de pénétration de quelque nature que ce soit commis sur la personne d'autrui ou sur la personne de l'auteur par violence, contrainte, menace ou surprise », et il est puni de 15 ans de réclusion criminelle, et de 20 ans en cas de circonstances aggravantes. 

La pénétration sexuelle distingue le viol des autres agressions sexuelles. Dans la définition, le « de quelque nature que ce soit », désigne toute pénétration sexuelle qu'elle soit vaginale, anale ou orale, ou pénétration sexuelle par le sexe, la main ou des objets ; le « commis sur la personne d’autrui ou (depuis 2018) sur la personne de l’auteur », fait référence au fait que la victime ou l’auteur soit une femme, un homme, ou un enfant - fille ou garçon -, et que la victime soit connue ou inconnue de l’auteur.


Les agressions sexuelles autres que le viols 


Les agressions sexuelles et leurs tentatives sont des délits jugés au Tribunal Correctionnel. Elles regroupent des contacts imposés sur des parties du corps considérées comme intimes et sexuelles : le sexe, les fesses, les seins, les cuisses et la bouche, que l'agresseur pratique ces actes sur la victime ou bien qu'il contraigne la victime à les pratiquer sur lui. Elles sont punies (ainsi que leurs tentatives) de 5 ans d'emprisonnement et de 75 000 euros d’amende, de 7 ans d'emprisonnement et de 100 000 euros d’amende quand elles sont aggravées, et de 10 ans d'emprisonnement et de 150 000 euros d'amende lorsqu’elles sont aggravées et imposées à des mineurs de 15 ans.

Quant aux atteintes sexuelles sur mineurs par des adultes, sans violence, contrainte, menace ni surprise, elles sont depuis 2018 punies de sept ans d'emprisonnement et de 100 000 € d’amende.


De nombreuses circonstances aggravantes


De nouvelles circonstances aggravantes ont été rajoutées en 2018, telles que la vulnérabilité économique de la victime, la présence d’enfant, l’administration à l’insu de la victime de substances altérant son discernement ; en plus de celles qui existaient déjà pour les viols ou agressions sexuelles et leurs tentatives : sur mineurs de 15 ans, sur personnes vulnérables, quand elles ont entraîné une blessure ou une lésion, sous la menace ou usage d’une arme, en réunion, par le conjoint ou ex-conjoint, par un ascendant ou une personne ayant autorité ou abusant de son autorité, en raison de l'orientation sexuelle ou du sexe de la victime, quand il y a eu mise en contact par un réseau de communication électronique, sur une personne qui se livre à la prostitution (y compris de façon occasionnelle), par une personne agissant en état d'ivresse manifeste ou sous l'emprise manifeste de produits stupéfiants. 


Des délais de prescription allongés


Les délais de prescription des crimes et délits, c’est à dire les délais au-delà desquels il n'est plus possible de poursuivre l'auteur de l'infraction en justice, ont doublé en 2017. Ils sont maintenant de 20 ans pour les crimes et de 6 ans pour les délits. Pour les mineurs, il existe des délais de prescription spécifiques, qui ont été modifiés en 2018 : ils sont de 30 ans après la majorité pour les crimes, de 20 ans après la majorité pour les délits sur mineurs de moins de 15 ans ou bien sur les délits accompagnés de circonstance aggravantes, et de 10 ans après la majorité pour les délits sur mineurs de plus de 15 ans sans autres circonstances aggravantes.


Des violences sexuelles qui bénéficient d’une impunité quasi totale


Malgré un arsenal de loi qui s’est beaucoup enrichi ces dernières années comme nous venons de le voir, le viol reste le crime le moins rapporté aux autorités publiques et le moins condamné en tant que tel, il en est de même pour le délit d’agression sexuelle.

En France, alors que seules 10 % des victimes de viols adultes et environ 4% des victimes de viols mineures portent plaintes, 74% de ces plaintes sont classées sans suite, la moitié des 26% de plaintes instruites sont déqualifiées en délits (correctionnalisées), et 10% seulement des plaintes seront jugées pour viol en cour d’assises, cela veut dire que seuls 1% des viols d’adultes seront jugés et 0,4% des viols de mineurs (Infostats Justice, janvier 2018). De plus, depuis 10 ans, le nombre de viols condamnés a chuté de 40% (Infostats Justice, septembre 2018). Dans d’autre pays comme la Grande-Bretagne on observe le même phénomène, l’impunité s’accroit. De plus, les procédures judiciaires sont souvent maltraitantes et augmentent le risque de passage à l’acte suicidaire pour les victimes, dont 82% ont mal vécu le dépôt de plainte, 77% ont mal vécu l’enquête policière, les auditions, les confrontations et la procédure judiciaire ; et pour les rares qui ont pu avoir un procès, 89% l’ont mal vécu (IVSEA, 2015)

Bien que les victimes de violences sexuelles aient un besoin vital de parler, d’être entendues, secourues, réconfortées, accompagnées, protégées et soignées, et qu’elles aient besoin de justice, de solidarité, de soutien, de compréhension, de reconnaissance et de vérité, 83% d’entre elles rapportent qu’elles n’ont pas été reconnues, ni protégées (IVSEA, 2015). Elles sont le plus souvent condamnées au silence et dans l’incapacité de porter plainte parce qu’elles ont peur de ne pas être crues, pensent que cela ne servira à rien, sont menacées ou manipulées par l’agresseur ou son entourage, ont trop honte et se sentent coupables, ont des difficultés à identifier et à comprendre ce qu’elles ont subi, et à réaliser la gravité des conséquences ; elles sont trop traumatisées, trop dissociées, et elles ont peur de réactiver leurs traumatismes, ou bien ont eu une période d’amnésie traumatique, fréquente pour environ 40% d’entre elles (Williams, 1998 ; IVSEA, 2015 ; MTV-Ipsos, 2019). Et quand 70% d’entre elles arrivent à parler des violences sexuelles (en moyenne plus de 14 ans après des viols subis dans l’enfance), ce n’est pas du tout pour elles une garantie d’être crues et secourues : pour les deux tiers le fait d’avoir parlé n’a entraîné aucune conséquence, seules 8% ont été protégées ; et quand elles arrivent enfin à dénoncer les violences sexuelles aux autorités, les faits sont souvent prescrits (MTV, Ipsos, 2019).

Pour toutes ces raisons et pour mieux lutter contre l’impunité des viols et des agressions sexuelles, de nombreuses associations et des experts continuent de demander ce qui n’a pas été obtenu lors du vote de la nouvelle loi sur les violences sexistes et sexuelles de 2018 : un seuil d’âge du non-consentement et un crime spécifique sur les mineurs de 15 ans (18 ans en cas d’inceste), une redéfinition du viol en fonction du non-consentement, une imprescriptibilité des crimes sexuels, une levée de prescription en cas de crimes commis par un même auteur sur plusieurs victimes, une reconnaissance de l’amnésie traumatique comme obstacle insurmontable levant la prescription, une interdiction des déqualifications, ainsi qu’une mise en place d’une commission pluridisciplinaire indépendante pour examiner les classements sans suite.



Des chiffres d’une ampleur considérable 


 Dans le monde, selon l’OMS


Une femme sur dix a subi des violences sexuelles depuis l’âge de 15 ans (FRA, 2014 ; OMS 2017), une fille sur cinq et un garçon sur treize ont subi des violences sexuelles dans leur enfance (0-18 ans), chaque année 1 million de filles sont agressées et violées dans le monde (OMS, 2014). En 2019, 45 millions d’images et de vidéos pédocriminelles sexuelles sont postées sur le net (NYT, 2019).


En France 


Suivant les enquêtes de victimation 14,5% (VIRAGE, 2017) à 20% (CSF, 2008) des femmes ont subi des violences sexuelles (agressions sexuelles + viols) au cours de leur vie, et 4% (VIRAGE, 2017) d’hommes. En ce qui concerne les viols, dans leur vie 16 % des femmes ont subi des viols et des tentatives de viols dont 59 % avant 18 ans, et 5 % des hommes dont avant 18 ans (enquête Contexte de la sexualité en France CSF INSERM, 2008).

Par an, ce serait 260 000 viols et tentatives de viols qui seraient commis en France, un chiffre provenant des enquêtes de victimation qui donne le vertige mais qui reste pourtant sous-estimé. L’enquête Cadre de Vie et Sécurité de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales a pu mesurer qu’en 2017, 94 000 femmes de 18 à 75 ans ont déclaré avoir été victimes de viols et de tentatives de viols l’année précédant l’enquête et 16 000 hommes, et on estime que les filles sont près de 130 000 et les garçons 35 000 à subir des viols et des tentatives de viols chaque année (ONDRP-INSEE 2012-2017 ; CSF, 2008 ; ONDRP 2012-2017 ; VIRAGE 2017).

Nous l’avons vu, les principales victimes sont des filles et des femmes, les agresseurs étant dans l’ensemble des hommes connus des victimes, membre de leur famille (viols incestueux et agressions sexuelles incestueuses) dans près de la moitié des cas pour les mineurs, partenaire ou ex-partenaire (viols conjugaux) dans plus d’un tiers des cas pour les adultes. Ces violences sexuelles s’exercent dans le cadre d’un rapport de force et de domination, les personnes vulnérables et discriminées en étant plus fréquemment victimes. Les enfants en sont les principales victimes : 81% des violences sexuelles ont débuté avant 18 ans, 51% avant 11 ans, 21% avant 6 ans, et plus de 60% des viols sont commis sur des mineur·e·s, l’âge moyen des victimes mineures étant de 10 ans (VIRAGE, 2017 ; MTV/IPSOS, 2019 ; IVSEA, 2015, CSF, 2008) ; les personnes handicapées en sont 4 fois plus victimes (et même jusqu’à 5 fois plus pour les mineures handicapées mentales), et près de 90% des femmes présentant des troubles du spectre de l’autisme ont subi des violences sexuelles, 78% tout sexe confondu (Brown-Lavoie, 2014 ; Danmeyer, 2018 ; Gourion, 2019) ; de même les personnes malades, racisées, migrantes, précarisées, marginalisées, sans domicile fixe, en situation prostitutionnelle, etc. subissent proportionnellement bien plus de violences sexuelles.



La culture du viol : une culture du déni des violences sexuelles et de la culpabilisation des victimes


Les agresseurs et leurs complices justifient souvent les violences sexuelles en invoquant sexualité, relations amoureuses, séduction, jeux, voire éducation. Les victimes sont souvent considérées comme ayant provoqué les violences sexuelles par leur comportement ou leur tenues, ou comme y ayant consenti ou ayant menti. Ce sont des mystifications et des stéréotypes sexistes, les violences sexuelles n’ont rien à voir avec un désir sexuel ni avec des pulsions sexuelles, ce sont des armes très efficaces pour détruire et dégrader l'autre, le soumettre et le réduire à l'état d'objet et d'esclave. Il s'agit avant tout de dominer et d'exercer sa toute-puissance. Les viols sont de plus en plus utilisées comme des armes de guerre, de répression par la terreur, et de destruction massive dans le cadre de génocides.

Les fausses idées sur les viols, les stéréotypes sexistes et la culture du viol ont la vie dure et sont encore très répandus : 37% des Français pensent qu’il est habituel qu’une femme portant plainte pour viol mente, 40% pensent qu’une attitude provocante de la victime en public atténue la responsabilité du violeur, et que si elle se défend vraiment elle peut le faire fuir ; 30%, qu’une tenue sexy excuse en partie le violeur ; plus des 2/3 adhérent au mythe d’une sexualité masculine pulsionnelle et difficile à contrôler, et d’une sexualité féminine passive ; et plus de 20% considèrent que des femmes aiment être forcées et ne savent pas ce qu’elles veulent, qu’un non veut dire oui, etc (MTV-Ipsos, 2016, 2019 ; Renard, 2018).

La méconnaissance généralisée de la gravité des conséquences psychotraumatiques des viols et de leurs mécanismes fait que l’on reproche fréquemment à la victime des symptômes psychotraumatiques normaux, comme la sidération, la dissociation ou la mémoire traumatiques, ou bien des stratégies habituelles de survie, comme mettant en cause sa crédibilité et son comportement (Salmona, 2018).

Les professionnels qui ne sont pas formés et la société toute entière, encore trop inégalitaire et soumise à la domination patriarcale, participent à une véritable négation du viol et des agressions sexuelles et de leurs conséquences, ainsi qu’à une déresponsabilisation voire à une protection de l’agresseur. La victime est considérée comme la coupable, ayant provoqué le crime et fabriqué un criminel (alors que c’est le criminel qui fabrique des victimes), comme responsable de ses propres souffrances et malheurs, n’ayant ni droits, ni valeur… (Salmona, 2018)


Des violences extrêmement traumatisantes à court, moyen et long terme


En plus des atteintes corporelles, des risques de grossesse et de maladie sexuellement transmissible, les violences sexuelles entraînent de graves atteintes psychiques. Les traumatismes psychiques lors des violences sexuelles sont ceux qui, avec la torture et les actes de barbarie, entraînent le plus de conséquences psychotraumatiques graves et durables sur les victimes, avec près de 80 % de risque de développer un état de stress post-traumatique en cas de viol chez les adultes et près de 100% chez les enfants, alors que lors de traumatismes en général il n'y a que 24 % de risques de développer un tel état de stress  post-traumatique (Breslau, 1991 ; Rodriguez, 1997). 

Ces troubles psychotraumatiques sont des conséquences normales et universelles de ces violences s’expliquant par la mise en place de mécanismes neuro-biologiques et psychiques de survie face à un stress extrême, à l’origine d’une mémoire traumatique* (McFarlane, 2010, Nemeroff, 2016). Ils sont à l’origine d’atteintes neurologiques visibles sur des IRM, et d’un impact considérable à court, moyen et long terme sur la santé mentale et physique des victimes, ainsi que sur leur vie sociale, professionnelle, économique et personnelle. 

Le viol ou les agressions sexuelles ont un effet traumatique immédiat en créant un état de sidération psychique au moment des faits, qui paralyse la victime et l'empêche souvent de réagir, de se défendre ou de crier. Cet été de sidération psychique crée un survoltage émotionnel qui représente un risque vital cardio-vasculaire et neurologique. Pour y échapper le cerveau déclenche un mécanisme de sauvegarde neuro-biologique exceptionnel sous la forme d'une disjonction du circuit émotionnel. Cette disjonction permet une anesthésie émotionnelle et physique brutale et salvatrice mais elle est à l'origine aussi d'un état dissociatif (avec dépersonnalisation, état de conscience altéré, sentiment d'irréalité, sentiment d'être spectateur de l'événement, confusion temporo-spatiale) et de troubles de la mémoire, avec la mise en place d'une mémoire traumatique, symptôme central des traumas qui va être une véritable bombe à retardement émotionnelle. Cette mémoire traumatique, hypersensible et incontrôlable, fait revivre à l'identique les violences sexuelles, comme une machine à remonter le temps, au moindre lien rappelant le traumatisme avec les mêmes perceptions sensorielles (visuelles, olfactives, tactiles, douloureuses), sensations, émotions, le même stress extrême ; elle contient à la fois, mélangés et non identifiés, les ressentis et les émotions de la victime (terreur, effroi, détresse, douleurs, dégout) ainsi que ceux de l’agresseur (ses paroles culpabilisatrices, ses cris, sa haine, son mépris et son excitation perverse). La colonisation par la mémoire traumatique qui provient de l’agresseur est pour la victime particulièrement génératrice de honte, de culpabilité, de haine de soi, de phobies d’impulsion et de peur d’être perverse ou d’être un monstre.

C’est une véritable torture transformant la vie de la victime en un terrain miné, l’obligeant à mettre en place des stratégies de survie coûteuses, voire dangereuses : conduites d’évitements et de contrôle pour éviter le déclenchement de la mémoire traumatique ; conduites à risques dissociantes pour anesthésier les émotions déclenchées par la mémoire traumatique avec des produits dissociants ou des mises en danger (Salmona, 2018).

Ces conséquences psychotraumatiques ont un impact particulièrement grave sur la santé psychique et physique de la victime ; et si elles ne sont pas pris en charge spécifiquement elles se chronicisent et durent des années, voire toute une vie. Elles sont responsables d'une souffrance mentale très importante, incontrôlable, due à la mémoire traumatique des violences subies : réminiscences, flash-back, cauchemars. Elles sont aussi responsables de troubles dissociatifs qui représentent un risque important d’emprise et de re-victimisation pour la victime, de troubles de l'humeur avec risque suicidaire, de troubles anxieux majeurs (crises d'angoisses, phobies, TOC, avec une sensation de danger permanent, hypervigilance), de troubles des conduites (conduites à risques souvent sexuelles, mises en danger : sur la route, dans le sport, conduites addictives, conduites conduites auto-agressives et conduites agressives), de troubles du comportement (troubles de l'alimentation : anorexie, boulimie, de la sexualité et du sommeil), de troubles cognitifs sévères et de troubles somatiques liés au stress très fréquents (fatigue et douleurs chroniques, troubles cardio-vasculaires et pulmonaires, diabète, troubles digestifs, troubles gynécologiques et obstétricaux, neurologiques, endocriniens, dermatologiques, etc.). Les victimes de viols adultes sont plus de 70% à décrire un impact important sur leur santé mentale, et quand les viols on eu lieu dans l’enfance, elles sont 96% (CVS-ONDRP, 2014 ; IVSEA, 2015). La moitié d’entre elles ont fait des tentatives de suicide et des dépressions à répétition, de même la moitié présentent des conduites addictives, 40% des troubles alimentaires et 70% seront à nouveau victimes de violences sexuelles dans leur vie (IVSEA, 2015). L’impact sur leur vie sexuelle et amoureuse est considérable pour 81% d’entre elles, et de même sur leur vie professionnelle et sociale pour plus de la moitié d’entre elles (MTV, Ipsos, 2019). Les troubles psychotraumatiques augmentent le risque d’exclusion, de grande précarité, de marginalisation, de situations prostitutionnelles et de handicap (suivant l’étude IVSEA 50% des adultes ayant été victimes de violences sexuelles dans l’enfance ont subi une période de précarité) ; sans compter le risque d’infection sexuellement transmissible et de grossesse sur viol. Tous ces troubles sont évitables si une protection et une prise en charge médico-psychologique de qualités sont mises en place (ONDRP-INSEE, 2017 ; IVSEA, 2015 ; Enquête MTV, Ipsos, 2019).

La gravité des conséquences psychotraumatiques des viols sur la vie et sur la santé mentale et physique des victimes reste encore trop méconnue et nécessite des soins appropriés. La prise en charge spécifique des psychotraumatismes des victimes de violences sexuelles permet de leur éviter la plupart des conséquences à long terme sur leur vie et leur santé (Ehring, 2014 ; Hillis, 2016). Or sans protection ni prise en charge spécifique médico-psychologique, juridique et sociale des victimes de viol, ces conséquences s’installent sur des années, des décennies voire toute leur vie.

Cette méconnaissance des conséquences psychotraumatiques et les stéréotypes sexistes qui y sont accolés aboutissent à une maltraitance inouïe sur tous les plans, avec des injustices en cascades, une impunité quasi-totale, une discrimination et une inégalité renforcées avec des droits fondamentaux bafoués et une atteinte grave à la dignité, une perte de chance scandaleuse en terme de santé, d’épanouissement personnel, d’insertion socio-économique, avec un risque important de précarité et de marginalisation, une absence de reconnaissance et de réparation, et une reproduction toujours renouvelée des violences. 



Les violences sexuelles : quels soins ?



Les psychiatres et les médecins sont les premiers recours pour les femmes victimes de violences sexuelles (CVS-ONDRP, 2014). Ils ont un rôle essentiel médico-psychologique et médico-légal à jouer en terme de prévention, de dépistage, de protection, évaluation du danger, diagnostic, orientation et traitement. 

Une prise en charge spécifique pluridisciplinaire médicale et psychologique par des soignants formés, centrée sur les violences et la mémoire traumatique est essentielle. Elle nécessite que les victimes soient protégées des violences, des agresseurs et de situations de stress trop importantes.

Cette prise en charge spécifique fait malheureusement le plus souvent défaut, et les centres de soins où elle peut-être proposée restent encore trop rares en France, même si 10 centres viennent d’être créés et qu’il est prévu d’en créer 5 autres pour les enfants. Les professionnels du soin sont encore trop peu formés à la psychotraumatologie, la plupart n’interrogent pas systématiquement leurs patients sur les violences qu’ils ont pu subir, identifient rarement des symptômes comme traumatiques, et ne proposent pas de traitement spécifique (cf nos enquêtes IVSEA, 2015 et Ipsos 2019 sur les violences sexuelles dans l’enfance, seules 23% des victimes de viol ont bénéficié d’une prise en charge médico-psychologique spécialisée et il leur a fallu attendre 10 ans en moyenne pour en bénéficier, enfin 79% des professionnels de la santé ne font pas le lien entre les violences subies dans l’enfance et leur état de santé).

Les symptômes psychotraumatiques sont souvent étiquetés à tort uniquement comme des troubles névrotiques anxieux ou bien dépressifs, des troubles de la personnalité, et des démences chez les personnes âgées, et parfois comme des troubles psychotiques traités abusivement comme tels et non comme des conséquences traumatiques. De même, les conduites d’évitement et de contrôle sur la pensée, associées aux troubles dissociatifs chez les enfants et les adolescents peuvent être tellement envahissantes, et entraîner une telle inhibition du contact et de la parole, qu’elles peuvent être prises pour des déficits intellectuels ou des troubles d’allure autistique, ce qu’elles ne sont pas. Tous ces troubles sont régressifs dès qu’une prise en charge de qualité permet de traiter la mémoire traumatique. À la place, des traitements symptomatiques et dissociants sont le plus souvent utilisés, ces traitements sont « efficaces » pour faire disparaître les symptômes les plus gênants et anesthésier les douleurs et les détresses les plus graves, mais ils ne traitent pas la mémoire traumatique des patients, voire parfois ils l’aggravent.

Pourtant, les troubles psychotraumatiques se traitent avec des techniques psychothérapiques qui permettent une intégration de la mémoire traumatique en mémoire autobiographique et une récupération des atteintes neurologiques grâce à la neuroplasticité du cerveau. Cette analyse poussée permet au cerveau associatif et à l’hippocampe de fonctionner  à nouveau, de reprendre le contrôle des réactions de l’amygdale cérébrale, et d’encoder la mémoire traumatique émotionnelle pour la transformer en mémoire autobiographique consciente et contrôlable. De plus il a été démontré qu’une prise en charge spécialisée permettait de récupérer des atteintes neuronales liées au stress extrême lors du traumatisme, avec une neurogenèse et une amélioration des liaisons dendritiques visibles sur des IRM (Ehling,  2003). 

Pour ce faire, il faut sortir la victime de la sidération initiale et de la dissociation traumatique qui s’en est suivie : en protégeant la victime, puis en revisitant les violences, armé de tous les outils d’analyse et de compréhension nécessaires, en expliquant les mécanismes psychotraumatiques, en démontant le système agresseur et ses mensonges, et en réintroduisant du sens et de la cohérence ; et il faut ensuite déminer sa mémoire traumatique en faisant des liens entre chaque symptôme et les violences subies, pour que ce vécu puisse petit à petit devenir intégrable, car mieux représentable, mieux compréhensible, en mettant des mots sur chaque situation, sur chaque comportement, sur chaque émotion, en analysant avec justesse le contexte, ses réactions, le comportement de l’agresseur. Il s’agit de remettre le monde à l’endroit. Il faut reconstituer avec la victime son histoire en restaurant sa personnalité et sa dignité, en les débarrassant de tout ce qui les avait colonisées et aliénées (mises en scènes, culpabilisations, mensonges, déni, mémoire traumatique). 


Conclusion


Jusque là, nos structures éducatives, sociales, sanitaires et judiciaires ont toutes presque totalement échoué à protéger et à prendre en charge les victimes, ainsi qu’à empêcher ces crimes sexuels de se produire à grande échelle, principalement sur les personnes les plus vulnérables et discriminées. La gravité des conséquences des violences sexuelles sur leur vie et leur santé à long terme n’est pas encore reconnue comme un problème majeur de santé publique et de société. Les professionnels du soin ne sont toujours pas formés et l’offre de soin est très insuffisante. La protection, la solidarité et les aides sociales ne sont pas à la hauteur. La justice est quasi absente.

Il est à espérer que le mouvement #MeToo réveille suffisamment les consciences ainsi que les pouvoirs publics pour que l’impunité de ces crimes et délits sexuels ne menace plus toutes les filles et les femmes et aussi les enfants et les personnes les plus vulnérables et les plus discriminées, pour que le monde soit enfin plus solidaire et plus juste pour les victimes de ces crimes sexuels, pour que la vérité sur ces crimes ne soit plus niée ; la reconnaissance, la prise en compte et le traitement des psychotraumatismes sont un préalable nécessaire, de même que la formation de tous les professionnels susceptibles de prendre en charge, d’accompagner et de soigner les victimes, pour  qu’ils puissent reconnaître et traiter les conséquences psychotraumatiques des violences sexuelles en comprenant  leurs mécanismes : la sidération, la dissociation et la mémoire traumatique. C’est ce qui permettra de démonter les mythes et les stéréotypes sexistes à l’origine de la mise en cause quasi-systématique de la parole des victimes et de leur culpabilisation (culture du viol), et de restaurer ainsi leurs droits ainsi que leur dignité. 





Pour en savoir plus, les sites de l’association Mémoire traumatique et Victimologie avec de nombreux articles, documents, ressources, rapports et vidéos de formation à consulter et télécharger :

http://www.memoiretraumatique.org


Les lettres numéro 8 de l’Observatoire National des violences faites aux femmes téléchargeable sur le site http://stop-violences-femmes.gouv.fr


Enquêtes « Cadre de vie et sécurité » CVS Insee-ONDRP, de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales ONDRP– Rapport annuel sur la criminalité en France – 2017

Enquête CSF Contexte de la sexualité en France de 2006, Bajos N., Bozon M. et l’équipe CSF., Les violences sexuelles en France : quand la parole se libère, Population & Sociétés (Bulletin mensuel d’information de l’Institut national d’études démographiques), 445, mai 2008. 

Enquête IVSEA Impact des violences sexuelles de l’enfance à l’âge adulte, 2015, conduite auprès de plus de 1200 victimes de violences sexuelles par Association Mémoire Traumatique et Victimologie avec le soutien de l’UNICEF France: Salmona Laure auteure, Salmona Muriel coordinatrice, Rapport et synthèse téléchargeables sur les sites : http://stopaudeni.com et http://www.memoiretraumatique.org

Enquête VIRAGE INED et premiers résultats sur les violences sexuelles : Alice Debauche, Amandine Lebugle, Elizabeth Brown, et al. Documents de travail n° 229, 2017, 67 pages

INFOSTATS JUSTICE, Violences sexuelles et atteintes aux mœurs : les décisions du parquet et de l’instruction, mars 2018, Bulletin d’information statistique du ministère de la Justice numéro 160 

INFOSTATS JUSTICE, Les condamnations pour violences sexuelles, septembre 2018, Bulletin d’information statistique du ministère de la Justice numéro 164 

Enquête Mémoire Traumatique et Victimologie par Ipsos sur « Les Français et les représentations sur les violences sexuelles, 2016 et 2019, téléchargeable sur le site http://www.memoiretraumatique.org

Enquête Mémoire Traumatique et Victimologie par Ipsos sur « Violences sexuelles dans l’enfance », 2019, téléchargeable sur le site http://www.memoiretraumatique.org

World Health Organization, Global Status Report on Violence Prevention, Genève, WHO, 2014, 2016.

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